Mal repassé…
Pendant longtemps, un vêtement froissé envoyait un message. Une chemise mal ou pas repassée, c’était presque une faute morale. On vous jugeait négligé, peu sérieux, mal élevé. Le fer à repasser ne servait pas qu’à lisser le tissu, il remettait aussi les gens dans le rang.

Aujourd’hui, je porte souvent un T-shirt. Je le lave, je le plie et je le range, mais je ne le repasse jamais. D’abord parce que je préfère consacrer mon temps à autre chose. Ensuite, parce que cela ne gêne personne.
D’ailleurs, je m’aperçois que je ne suis pas une exception. Les jeunes personnes portent des vêtements un peu froissés, des jeans qui vivent leur vie, des T-shirts qui n’ont jamais rencontré un fer à repasser. Des robes qui n’ont jamais vu une planche à repasser.
Plus personne, ou presque, n’y voit un manque de respect. Nous avons accepté les plis du tissu.
En revanche, je me demande si nous avons accepté les plis de la pensée.
Car, dans nos têtes, nous continuons souvent à vouloir tout repasser. Les opinions bien à plat. Les convictions sans un faux pli. Les étiquettes soigneusement collées : de droite, de gauche, progressiste, conservateur, complotiste, etc. Chaque idée est rangée dans son tiroir, impeccablement pliée.
C’est dommage, car une pensée froissée hésite et se contredit parfois. Elle change d’avis et se laisse surprendre. Elle accepte de ne pas rentrer dans les cases. Elle garde les marques des rencontres, des lectures, des erreurs, des expériences. Elle n’est pas impeccable. Elle est vivante. Et si le conformisme d’aujourd’hui n’était plus dans les vêtements, mais dans les cerveaux ? On peut s’interroger.
Nous avons cessé de repasser nos T-shirts, mais nous continuons à repasser nos idées jusqu’à leur faire perdre tout leur relief.
Personnellement, j’aime les tissus qui gardent quelques plis. Ils racontent qu’on les a portés. J’aime aussi les esprits qui ne sont pas parfaitement repassés, ils racontent qu’ils ont vécu.
Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com


Autour de moi, j’entendais souvent “j’ai du repassage”…
Et moi jamais.
Pourtant, j’aimais les fringues… Une armoire, même grande, ne suffisait pas à tout ranger.
Pourtant, mon mari m’avait offert un superbe fer orné de boutons variés et colorés. Posé sur son socle, il a toujours fière allure malgré son grand âge. Trente ans… et sur Le Bon Coin, il cocherait encore la case “neuf”.
Pourtant, sur les conseils enthousiastes de ma meilleure amie, j’avais acheté un fer “magique” qui permettait de laisser le vêtement sur son cintre et de le défroisser grâce à la vapeur et quelques mouvements souples et légers, de haut en bas, du bras droit. Je me souviens de mon excitation au déballage et de ma joie à la sortie du souffle magique qui rendrait un petit coup de séduction à ma robe…
Mauvaise magicienne, j’ai dû m’en séparer.
Pourtant, je n’efface pas le verbe de mon vocabulaire.
Repasser. Je m’y entraîne chaque jour, sur tous les petits chemins
qui parcourent la forêt devant ma maison.
Pour moi, les pensées sont paysages, avec des plis, replis, recoins oubliés, avec des surprises, des strates d’associations d’idées, de souvenirs, de traces, des points de vue étonnants, des échappées,
Bien sûr, la platitude, la rectitude sont trop monotones …
Ce jour-là, à l’endroit de la réception, dans ce grand magasin, le directeur discutait avec son second.
Cependant, ils étaient installés devant la cassette où sont sont exposés les journaux à vendre, gênant ainsi l’accès.
Ayant besoin d’un journal, je me suis immiscé en prenant garde de ne pas les froisser. Je n’ai même pas dit pardon !
L’un d’eux me dit : » Oui, mais il faut le payer ! »
Aussitôt, je remis le journal en place, en repassant devant eux, les faisant éclater de rire.
J’étais content, j’avais réussi mon gag !
J’ai quand même acheté le journal ;
J’aime beaucoup cette petite scène, qui paraît toute simple mais qui fonctionne justement par le décalage entre la situation et la réaction du narrateur. Le détail du journal, le « il faut le payer ! » et surtout le geste qui suit donnent à l’ensemble une spontanéité assez amusante. On sent bien le plaisir de la petite provocation et du jeu avec les autres. Une anecdote courte, mais qui laisse une vraie image. Cela me donne envie de poursuivre l’échange autrement… Si tu as envie de me répondre plus tranquillement, tu sais où me joindre.
Merci Mia,
Tu peux t’inscrire sur ce site, Pascal est super sympa !
Très cher Pascal, le sujet du jour me renvoie à l’époque où je devais me présenter tous les jours, cravaté et chemise bien repassée… (chaussures lustrées…)
Aujourd’hui, ce n’est plus nécessaire : polos et tee-shirts font très bien l’affaire… et certains tissus ont même l’élégance de nous dispenser du repassage.
C’est également le cas de mes pyjamas… Pourquoi perdre du temps à vouloir les défroisser ? Aussitôt mis, aussitôt fripés après une nuit de sommeil…
Concernant les pensées froissées, comme vous le dites, cher Pascal, il n’est pas rare que nous soyons surpris par une pensée qui hésite, ou qui se trouve aussitôt contredite par une autre pensée tout aussi froissée…
Et, en cette période préélectorale, nous ne sommes finalement pas très loin de la fracture du crâne !
Mais ce n’est que mon avis… il faut des pensées froissées pour tous…
Après le « tout repassé » voici venu le temps du « tout froissé », éternel mouvement de balancier, après la nuit, le jour, la pluie le beau temps, etc.
Comme l’écrit Béatrice, l’important est de se questionne , de questionner.
Les philosophes, les romanciers, les peintres, les artistes en général apportent souvent des réponses à nos questions. Lisons-les, regardons-les, écoutons-les, ils sont si divers.
Chère Avoires,
Devons nous « repasser » au tout repassé ?
Bien à toi.
Belle réflexion – Belles images –
C’est bien vrai tout ça… Mais comme c’est élégamment dit !
« des jeans qui vivent leur vie »: J’adore 🙂
L’exigence d’une époque qui voulait le « tout lisse », comme celle de la nôtre qui semble ériger le « froissé » en valeur, me paraît relever, au fond, d’un même conformisme. Les apparences changent, les codes s’inversent, les postures se renouvellent ; mais le mécanisme demeure : celui qui consiste à se conformer à ce que l’époque attend de nous.
Force est de constater que les opinions, les courants d’idées, les modes et jusqu’à certaines manières de penser ne surgissent pas toujours spontanément. Ils se construisent, se diffusent, s’entretiennent. l’ingénierie sociale existe, et il suffit de prendre le temps de l’étudier pour mesurer à quel point nos comportements peuvent être subtilement orientés, nos désirs façonnés, nos actes conditionnés. Sans même en avoir conscience, nous pourrions dire, métaphoriquement, que beaucoup d’entre nous vivent « sous le fer à repasser » : constamment pressés, lissés, pliés aux formes que leur époque leur propose.
Nous disposons d’une quantité sans précédent d’outils destinés à nous informer, à nous divertir, à nous relier et à nous donner accès au monde. Or ces outils, qui absorbent une part considérable de notre temps de vie, semblent souvent être beaucoup moins maîtrisés par ceux qui les utilisent qu’ils ne les maîtrisent eux-mêmes.
Et comme cela fut sans doute toujours le cas, le plus grand nombre se laisse plus facilement retenir par le pain et les jeux que par ce qui exige un effort : prendre du recul, interroger ce que l’on croit savoir, remettre en cause les évidences, tenter de comprendre les mécanismes qui façonnent notre regard sur le monde.
Car le simple fait d’interroger suffit parfois à nous faire sortir de l’autoroute de la pensée. Et quitter cette route balisée, c’est souvent accepter de rencontrer le doute, la contradiction, voire l’incompréhension des autres.
Interroger me paraît essentiel. Non pas pour contester systématiquement, ni pour se croire plus lucide que les autres, mais pour préserver en soi un espace qui demeure disponible au doute et à la découverte. Rester ouvert, curieux, mais aussi suffisamment honnête pour reconnaître que l’on peut se tromper : voilà peut-être l’une des rares manières de ne pas être entièrement façonné par son époque.
Car penser librement ne consiste peut-être pas à échapper à toute influence — ce qui est probablement impossible — mais à apprendre à reconnaître celles qui nous traversent, afin de pouvoir, autant que possible, choisir ce que nous en faisons.
Tout est dit!
Béatrice,
Surtout en cette période préélectorale, nous sommes constamment assommés de pensées froissées… qui se trouvent aussitôt contredites par d’autres pensées tout aussi froissées… mais comme tu le dis, il faut des pensées froissées pour tous…