L’auteur a besoin de marges
Pendant mes années d’école, j’habitais à la marge. Pas métaphoriquement. Littéralement. Méconnaissant ma dyslexie, je pensais être un peu de travers.

Sur les cahiers d’alors, dans leurs belles marges verticales, les jugements sur ma petite personne s’alignaient : « Peut mieux faire ! », « Pas du tout attentif », « Très mauvais en orthographe », « Insufisant en maths ».
Parfois un 2/20, souvent un zéro 0 pointé. J’apprenais à lire mon existence en notes rouges.
Aujourd’hui, le numérique a effacé les marges. Pleine page. Plein écran. Comme si l’on voulait croire que tout le monde écrit droit.
Avant d’éditer mon dernier livre, « Survivre en milieu humain», j’ai confié le manuscrit à des proches. Ils ont lu, m’ont donné leur avis, ont été bienveillants. Trop, peut-être.
Les remarques s’envolèrent aussitôt qu’elles furent prononcées. La parole a une légèreté perfide. Elle rassure sur l’instant et disparaît sans laisser de traces. Une personne a pris le temps d’annoter mon manuscrit. Sa lecture, elle, est restée. Précieuse. Utilisable. Vivante.
Alors j’ai compris une chose qui peut vous être utile : l’auteur a besoin de marges.
Si vous demandez un avis sur un écrit, n’offrez pas un fichier. Imprimez-le en le formatant avec une marge.
Laissez de l’espace pour inviter le lecteur à y déposer ses doutes, ses agacements, ses enthousiasmes. Un mot souligné, un point d’interrogation, une flèche rageuse valent cent commentaires polis à l’oral.
Et surtout, l’écrit ose ce que la voix n’ose pas.
Personne n’aime dire en face : « Ce passage m’ennuie. » Sur le papier, la vérité trouve une place pour s’asseoir. La marge devient alors un lieu de rencontre, et non pas de condamnation.
Je regrette de ne pas y avoir pensé plus tôt. L’idée m’est venue en lisant une chronique de Roger-Pol Droit, dans Le Monde. Comme quoi, certains énoncés ouvrent des marges dans l’esprit.
Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com


Cher Pascal,
Votre sujet du jour me fait penser que lorsque j’adresse mes textes à une amie pour qu’elle y pose son regard de poète, je le fais sans prévoir de marge. Et, de ce fait fait, ses remarques sont inscrites entre deux lignes…
Désormais, je penserai à créer une marge avant de les lui faire parvenir, ce sera effectivement plus pratique pour ses annotations.
Prenez bien soin de vous deux
Gérard
merci Pascal pour ce beau texte!
Ce que vous écrivez là, cher Pascal, ne peut venir que de quelqu’un qui a fait un vrai chemin intérieur. Il faut une certaine paix pour ne plus se regarder à travers les yeux des autres, pour ne plus courir après l’approbation, pour ne plus s’enfermer dans ses propres textes en oubliant ceux qui nous entourent.
La marge, au fond, c’est un lieu de rencontre. Elle devient vivante quand on y accueille la parole de l’autre, ses nuances, ses fragilités, ses désaccords.
Sinon, comme le disait John Osborne : demander à un écrivain ce qu’il pense des critiques, c’est comme demander à un réverbère ce qu’il pense des chiens.
Ce que j’aime chez vous, c’est que vous ne cherchez pas à briller. Vous cherchez à transmettre. Et cela fait toute la différence.
Qu’est-ce que c’est la marge ?
C’est là où se réfugie le marginal considéré en dehors de la société. Ce que l’on oublie souvent, si cette société évolue c’est grâce à tout ce que les marginaux créent.
Tous les grands de notre société sont partis de la marge pour apporter un plus au monde.
Bonne journée à tous !