Comme une vaisselle ébréchée utilisée par habitude.

Chaque fin d’année, nous vivons le même rituel : Noël en famille, Nouvel An entre amis, puis l’Épiphanie, histoire de prolonger encore un peu la routine.
On se retrouve régulièrement avec les mêmes personnes, les mêmes sourires, et très souvent les mêmes conversations. La santé, la retraite, les enfants, les voyages, les histoires de famille, les petites crispations jamais vraiment réglées, tout ce fatras circulant de génération en génération, comme une vaisselle ébréchée qu’on utilise par habitude. À la longue, ça peut devenir un peu fastidieux.

Si vous vivez plus ou moins bien ces rencontres récurrentes, je vous propose un stratagème. 

Au lieu de tourner en rond dans les bavardages convenus, je glisse une question, l’air de rien : « Avez-vous lu le dernier Prix Goncourt ? » Certains répondent facilement, parlent d’un livre pas terrible ou, au contraire, d’une bonne surprise. D’autres avouent qu’ils n’ont rien lu depuis longtemps, un peu gênés parfois, mais ce n’est pas grave. Et j’enchaîne : « Et dans votre vie, quel est le livre qui vous a vraiment marqué à jamais ? »

Pour aider la machine à démarrer, je raconte une anecdote. Un jour, au sein d’un cercle poétique, j’ai rencontré quelqu’un qui récitait des passages de
« Voyage au bout de la nuit » avec une fougue incroyable, presque comme Fabrice Luchini sur scène. Le style m’a frappé immédiatement. Je ne connaissais pas encore Céline. Je suis allé acheter « Le Voyage » dans la foulée, et j’ai aussi été happé par son style d’écriture. Le reste, le personnage, ses travers, ses zones d’ombre, tout ça ne m’intéresse pas. Un auteur, après tout, reste un mortel comme les autres : il passe. Son œuvre demeure. Et quand son style vous attrape, c’est pour longtemps.

À partir de là, la conversation bascule. On n’est plus dans le bavardage familial automatique. Notre intelligence a monté quelques étages. Rare est la personne qui n’a pas, quelque part dans sa vie, un livre qui l’a marquée, tel un coup de tampon indélébile. Et peu importe que ce soit un roman, un essai ou même une bande dessinée. Ce qui compte, c’est la trace laissée.

Et là, quelque chose de très simple et de très beau se produit : les gens se révèlent. Ils parlent autrement. Ils racontent un moment de leur vie, une rencontre, une secousse intérieure. On passe soudainement un bien meilleur moment. On sort du ronron. On respire un peu plus large. Et, franchement, ça change tout.

Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com

11 réponses

  1. Gilaber dit :

    Encore aujourd’hui j’hésite entre l’émotion, le doute et la critique du principe de la routine… parce qu’elle s’installe souvent sans que l’on s’en rende compte : elle transforme peu à peu nos gestes en automatismes, répétés chaque jour dans le même ordre.

    Dans l’entreprise où j’ai travaillé de nombreuses années, cette mécanique était justement perçue comme un risque, notamment en matière de sécurité. Les règles, à force d’être appliquées machinalement, finissaient par perdre leur sens et devenaient contraignantes, voire rébarbatives.

    Pour lutter contre cette dérive, nous étions régulièrement soumis à des audits, menés selon une méthode d’inspiration américaine. Les auditeurs arrivaient avec des classeurs propres à chaque poste. Les fiches de tâches se résumaient alors à deux colonnes, « Oui » ou « Non », et l’accumulation de croix pouvait conduire à une sanction en cas de non-respect des procédures.

    Avec le recul, cette démarche m’a toujours laissé hésitant : fallait-il s’en tenir strictement aux procédures, au risque de tomber dans une routine aveugle, ou s’en écarter légèrement pour redonner du sens aux gestes, au risque d’être sanctionné ? Entre sécurité, conformité et réflexion personnelle, l’équilibre restait fragile.

  2. MALLERET dit :

    Cher Pascal, je ne me retrouve pas dans ce que tu écris. Chez nous les conversations peuvent rouler sur n’importe quoi d’intéressant ou de drôle. Des cancans sûrement de temps à autre. Pas de pugilat, je sais que j’ai beaucoup de chance. C’est un bonheur lorsque nous sommes ensemble. Je pense que nos voeux le prouvent.
    Peut-être parce que mes enfants et petits-enfants son loin.

  3. Nouchka dit :

    Chaque fin d’année, nous vivons le même rituel de Noël en famille.
    Pour notre Clan, d’une vingtaine de personnes de 2 à 76 ans, cette rencontre dure une semaine.
    Nous louons un ou deux gites dans un coin perdu, de préférence au centre du pays, un endroit où trois générations de neveux, cousins et frères arrivent des différentes régions afin de reprendre contact, échanger, préparer les repas en commun, raconter les projets, les problèmes, donner et recevoir l’affection du groupe. Ce rituel est préparé et attendu par tous depuis maintenant 26 ans. Venant d’Alsace, de Savoie, de Gironde, de Bretagne, de Corse et d’Ile de France, les spécialités gastronomiques des différentes régions sont proposées.
    Chacun vit à son rythme en dehors des temps de repas. Ainsi, footing, promenade découverte, jeux de société, sieste, lecture et discussions devant le feu de cheminée ou en épluchant les légumes occupent les journées avec bonheur.
    Le soir de Noël, chacun a préparé avec soin un unique cadeau pour l’un d’entre nous qu’un site informatique choisi a désigné. Les comptes suivis sur tableur divisent les dépenses pour chacun en dehors des coûts de transport.
    Il y a un quart de siècle, la génération des grands-parents était présente maintenant remplacée par celle des plus jeunes, heureux de cette parenthèse hors du temps.
    Sans doute ce rituel permet-il de rester proche les uns des autres en dépit du réel éloignement géographique que les échanges informatiques de groupe ont néanmoins diminué depuis quelques années.
    La lecture, l’offre de livres, la promotion d’ouvrages qui nous ont plu sont au programme de notre rencontre mais, ni plus ni moins que d’autres conseils ou échanges.
    Nous espérons, dès les premiers jours de janvier, trouver le lieu du Noel suivant… ce qui n’est pas le plus simple !!

  4. Jean Marc Durand dit :

    Illusoire liberté, parlons plutôt autonomie, capacité à construire, à faire face seul, avec ses propres moyens. Les routines que je choisis ne me dérangent pas, au contraire. Ecrire le samedi chez Pascal (et encore, pas chaque semaine!), observer presque chaque jour, les oiseaux du jardin, transmettre les observations à une structure « scientifique » pour participer au bilan le plus fin possible de l’évolution des choses. Popoter, l’hiver, tous les deux jours ma soupe maison avec les légumes égarés, ceux du voisin. Brosser les chats pour éviter que ça bouloche sur le ventre. Se faire un petit concert extrait du vaste choix de mes musiques préférées en caisses de cd. Regarder les aiguilles de l’horloge jusqu’à parvenir à les faire reculer (si, si!). Partager des photos improbables. Dessiner de curieux crobards avec le matériel le plus basique possible. M’installer sous la couette, entre deux piles de livres. En lire deux à la fois pour éviter de s’embourber dans un seul monde. Ne pas relire trop souvent les livres qui m’ont bousculé. Juste signaler, en passant les dernières lectures qui m’ont chatouillé…. Jean François Beauchemin. Le roitelet (Gallimard. Folio). Patrick Declerck. Démons me turlupinant. (Gallimard) et Georges Perec. L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation. (Fayard. Points). Bonnes conservations de bonnes conversations!

    • Béatrice Dassonville dit :

      La liberté a en effet quelque chose d’illusoire, dans la mesure où elle sera toujours conditionnée par quelque chose. Pour moi, elle a été de trouver la porte de la cage, de l’ouvrir, et de déployer mes ailes.

      La routine quand on est seul a quelque chose de savoureux, car elle relève d’habitudes choisies et douillettes, tout en étant pour beaucoup créatives.

  5. Béatrice Dassonville dit :

    La routine a quelque chose de profondément épuisant, aliénant, voire destructeur — que ce soit dans la famille, le couple ou les relations professionnelles, lorsqu’elle s’installe sur plusieurs années.

    Par bonheur, la routine m’a longtemps couru après : je me suis toujours arrangée pour n’en faire jamais une compagne de voyage. On ne bride pas les ailes d’un oiseau, surtout lorsqu’il a appris à voler très tôt, à ne compter que sur lui-même. Dans ma famille, la vaisselle n’a jamais eu le temps de s’ébrécher : elle volait en éclats.

    La liberté ne se construit pas dans le doux ronron de ce qui tend à nous apprivoiser. Tout territoire, qu’il soit physique ou affectif, assigne des limites. La liberté relève d’un choix, et une solitude créative vaut parfois mieux qu’une solitude à deux… ou à plusieurs.

    Cela dit, je n’exclus pas la possibilité de s’inscrire dans un lien, à condition d’être assez ingénieux pour ne pas le transformer en menottes.

    Il m’est ainsi arrivé d’imprimer des chansons et d’inviter tout le monde à chanter en fin de repas. Étonnamment, cela fonctionne très bien.

    Le livre qui m’a le plus bousculée, et auquel j’ai pourtant très vite adhéré, est Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche.

    • 🐁 Sourisverte dit :

      La routine ! Si c’est lassant c’est aussi rassurant. Elle fixe les limites en même temps qu’elle nous enferme.. c’et le chat qui se mird la queue cette affaire là ! 🐭

      • C’est vrai chère Souris verte ! Pour certaines personnes, la routine est refuge et réparation, une digue contre le chaos. Nos chemins de vie sont, pour chacun, heureusement différents. En numérologie, le mien est le 1. Mes expériences traversées m’ont permis de travailler sur l’affirmation de soi.

  6. 🐁 Sourisverte dit :

    Imanquablement la conversation dévie sur la politique ! 👿 Dans le temps les anciens , encore hantés par l’horreur de leur vécu, racontaient leurs souvenirs de guerre ! Et ça bassinait tout le monde hélas ! Mais a la fin des repas on chantait ! Et là on avait droit au rossigol de les amours. !

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