Ce que mes arbres m’ont appris sur l’intelligence artificielle

Lors de la dernière tornade, nos arbres ont souffert. Plusieurs n’ont pas résisté. Cinq d’entre eux ont été déracinés par un vent d’une violence rare. Les voir couchés à terre, après tant d’années de présence silencieuse, m’a serré le cœur.

Il n’y avait rien à sauver. Ces arbres ne retrouveront pas leur place. Ils finiront en bois de chauffage. J’ai donc demandé un devis à des élagueurs, déjà débordés par l’ampleur des dégâts dans la région. Le montant annoncé m’a laissé sans voix : entre 10 000 et 12 000 euros…

Alors j’ai pris mon courage à deux mains. Ou plutôt, je me suis dit : pourquoi ne pas le faire moi-même ?

Aujourd’hui, je peux travailler seul. J’ai un quad avec une remorque et deux tronçonneuses électriques, une puissante et une plus légère. J’avance de tronçon en tronçon. Il me faudra du temps, sans doute deux mois, peut-être davantage. Ensuite, je demanderai à un ami de venir avec sa pelleteuse pour niveler le terrain. Un autre me prêtera son broyeur à végétaux et branches.

Quand un homme seul peut faire le travail de dix

En effectuant ce travail, une évidence m’a frappé. Autrefois, une telle tâche aurait exigé une petite armée. Il aurait fallu plusieurs scieurs de long ne craignant pas de mouiller leur chemise, pour scier ces énormes troncs, un charretier pour transporter les troncs, d’autres encore pour dégager les racines, remettre la terre en place, nettoyer, etc. Chacun avait son rôle, sa spécialité, son savoir-faire. Le travail reposait sur une addition de bras, d’efforts, de métiers.

Aujourd’hui, un homme seul, bien équipé, peut accomplir ce qui demandait jadis une dizaine de personnes. C’est un changement immense. Une révolution qui n’a pas été provoquée par la magie, mais par les outils.

Cette réflexion m’a conduit à l’intelligence artificielle

On entend beaucoup dire qu’elle détruit des emplois. Il est vrai qu’elle bouleverse déjà certains secteurs. Dans une agence de communication, par exemple, elle peut aider à rédiger des textes, imaginer des campagnes, produire des visuels, structurer des démarches marketing, préparer des discours, créer des vidéos, etc. Là où plusieurs personnes intervenaient hier, un seul professionnel, bien outillé, peut désormais le faire.

Cela inquiète, comme tous les grands bouleversements avant elle.

Nos aïeux ont sans doute ressenti la même chose devant l’arrivée de machines capables de remplacer tant de gestes humains. On a cru, à chaque époque, que le progrès allait tout emporter. Qu’il allait rendre l’homme inutile.
Pourtant, l’histoire montre autre chose : les nouveaux outils suppriment certaines tâches, mais ils font aussi naître de nouveaux métiers.

Si je reviens à mes arbres, il suffit d’observer autour de nous. Les élagueurs existent précisément parce que les outils actuels ont transformé ce travail : harnais, griffes, cordes, poulies, nacelle, etc.
Mais ils ont aussi créé d’autres compétences..

Le progrès chasse une forme ancienne du travail, mais il n’efface pas le travail lui-même. Il le déplace. Il le transforme. Il l’oblige à se réinventer.

C’est sans doute ce que nous avons du mal à voir imaginer s’agissant de l’intelligence artificielle. Nous voyons d’abord ce qu’elle remplace. Nous distinguons moins bien ce qu’elle fera naître.

Car l’intelligence artificielle ne créera rien toute seule. C’est nous qui créerons avec elle. C’est nous qui apprendrons à l’utiliser, à l’orienter, à lui donner une place. Elle n’est pas une destinée. Elle est un outil. Un outil puissant, certes, mais un outil tout de même.

Et nous n’avons sans doute pas fini de découvrir ce que l’IA permettra.

Au fond, entre les arbres déracinés de notre parc et les métiers bousculés par l’IA, la leçon est peut-être la même : le monde change quand les outils changent. Cela déstabilise, cela oblige à s’adapter, cela peut même faire peur. Mais dans chaque progrès, il y a une perte visible et une promesse encore invisible. C’est cette promesse qu’il nous faut apprendre à regarder.


Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com


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1 réponse

  1. Je rejoins ici pleinement votre point de vue, Pascal.

    Au fond, ce que nous devrions craindre ne réside pas tant dans les outils issus du progrès que dans la manière dont nous choisissons de les appréhender et de les utiliser. Toute technologie porte en elle une ambivalence : elle peut être levier d’émancipation ou facteur d’aliénation.

    L’histoire récente nous en donne de nombreux exemples. La télévision, Internet, puis le smartphone ont profondément transformé nos vies. Bien utilisés, ils ouvrent des espaces immenses d’accès à la connaissance, de communication et de créativité.

    Mais, à l’inverse, mal maîtrisés, ils peuvent exercer sur nous une forme de pouvoir hypnotique, capter notre attention au point de nous éloigner du réel, du vivant, et parfois même de nous-mêmes.

    L’intelligence artificielle s’inscrit dans cette continuité. Elle ne fera que révéler ce que nous sommes prêts — ou non — à en faire.

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