Ce petit « drring ! » qui rend dingue

Alors que j’animais des formations aux Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire, je fus étonné, en fin de journée, de voir, des dizaines d’employés massés devant la sortie principale, attendant que la sirène hurle et que la grille s’ouvre. Puis courir vers l’extérieur comme des prisonniers s’évadant d’une prison.
Ce souvenir m’avait rappelé, qu’au siècle dernier, des Inuits invités à visiter des entreprises furent ébahis de voir les ouvriers se mettre au travail en obéissant au son d’une sirène.
Pour ces visiteurs venus du Grand Nord, c’était incompréhensible. Comment des humains pouvaient-ils se laisser commander par un simple bruit ?
Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression que nous n’en sommes pas très loin. Je vois souvent des personnes avec qui je bavarde bondir sur leur téléphone portable dès qu’elles reçoivent un signal. Comme si elles attendaient en permanence un message vital.
Pourtant, sauf catastrophe, une famille jeune et en bonne santé ne s’écroule pas parce qu’on ne répond pas dans la seconde.
Mais non ! Un petit «drring» et une vibration, et hop, la personne décroche littéralement de la conversation.
Sans parler de celle qui déjeune avec toi, l’œil en embuscade sur son téléphone, prête à interrompre la conversation au profit d’une notification.
Si les Inuits revenaient aujourd’hui, ils nous trouveraient sans doute complètement fous. Car une fois lancées à « scroller », ces mêmes personnes ne s’arrêtent plus.
De plus en plus connectés, mais de moins en moins en contact.
Dernièrement, alors que nous déjeunions à la maison avec des amis, l’un d’eux se permettait, entre deux plats, de s’adonner à un jeu sur son smartphone. J’ai failli exploser.
Ce genre d’observation ouvre une réflexion sur la manière dont les technologies proposent leurs propres sirènes.
Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com


Driiiing ! Driiiing ! Pour être absolument certain de ne jamais rater un appel, j’ai opté pour une sonnerie de téléphone rétro, du genre à réveiller les morts. Elle continue de hurler pendant que je cherche fébrilement mon portable au fond de ma poche. Enfin, je décroche. Sur l’écran s’affiche un mystérieux «TÉLÉPHONE». Étrange… aucun de mes contacts ne s’appelle ainsi.
— Bonjour, je suis le dring de ton téléphone ! annonce fièrement une voix que je ne reconnais pas.
— Pardon ? Le dring ? Vous plaisantez ?
— Pas du tout, reprend la voix, légèrement vexée. Si je t’appelle, c’est pour te rappeler que je suis parfois… envahissant. Au restaurant, je couvre les conversations. Au cinéma, je rivalise avec le film. En famille, je coupe la parole à Mamie. Alors, de temps en temps, pense à me mettre en silencieux. Pour ton bien… et surtout pour celui des autres.
Et avant que je puisse répondre, le téléphone raccroche dans un petit clic satisfait.
Morale : même les objets les plus utiles gagnent à savoir se taire. Le vrai savoir-vivre, à l’ère du portable, consiste parfois à appuyer sur «silencieux».
Bien dit.
Ce petit drring qui rend dingue
Tout comme Françoise, je crains, hélas, que les Inuits n’aient, eux aussi, succombé aux drinsg de leurs portables.
Cet engin devient parfois pour moi une détestation. Les relations sociales se sont beaucoup dégradées, le portable passe avant tout.
Dernièrement, je me suis rendue au théâtre pour voir Le mariage de Figaro ou la folle journée avec Philippe Torreton. La salle était pleine, pas mal de lycéens. Bien entendu, avant que la pièce ne commence tout le monde était sur son portable, les jeunes comme les vieux, scrollant à tour de doigts – sauf moi qui regardais avec intérêt le spectacle avant le spectacle et riais…jaune.
Habituellement, la directrice du théâtre, à la fin de la courte présentation de la pièce, enjoint le public à éteindre ses portables. Cela n’empêche pas d’en entendre sonner quelques uns durant la pièce ou de voir des faisceaux de lumière trouer l’obscurité de la salle.
Cette fois-ci donc, c’est Philippe Torreton qui, faisant une petite annonce avant d’entrer vraiment en scène, demande au public d’éteindre les portables. Je puis vous assurer qu’aucun sonnerie, vibration ou lumière ne sont venus troubler la superbe représentation. La bienveillante autorité du comédien a eu raison des portables. Merci Philippe pour le moment sans drring que tu nous as procuré.
Cela montre l’importance d’un savoir-vivre.
LE BRUIT :
Le bruit, quel qu’il soit interpelle.
L’oreille, l’ouïe est le premier sens sollicité quand le bébé est dans le ventre de sa mère. Le premier son qu’il entend c’est la voix de sa mère.
A partir de là, tous les sons conditionnent l’évolution de l’enfant.
Après, c’est l’environnement qui décide si l’enfant doit être interpelé de manière douce ou stressante. Et il devra s’adapter en fonction de nombreux critères nuancés entre la douceur et le stress.
Pour en revenir au stress provoqué par la sirène, je me souviens, enfant, tous les premiers mercredis du mois, les sirènes de la ville étaient testées. Une habitude acquise pendant la dernière guerre pour alerter les gens, à l’approche de bombardements.
Maintenant cette habitude est restée dans les moeurs, du réveil-matin en passant par les infos : « Tel nouvel évènement va conditionner votre vie ! »
Cette société n’est pas encore sortie du climat de peur que certains lui imposent.
« A chaque bruit du smartphone, il faut vérifier de quelle peur il s’agit ! »
Tant que cette peur ne sera pas éradiquée, la société ne pourra passer à une nouvelle étape plus sereine.
C’est une discipline à acquérir au niveau individuel. Après, peut-être qu’elle gagnera le collectif. Mystère !
J’avais oublié ce vieux souvenir, la sirène du premier mercredi nous rappelait que la guerre n’était pas si lointaine. Il semble que nos dirigeants ne l’aient jamais entendu.
Les injonctions de l’appareil données à l’être humain sont surréalistes.
Cette dépendance en est parfois pathétique.
Le philosophe Roger-Pol Droit nous amène à une prise de conscience et à un compromis que je partage.
Ah! Drring Drring… je vous laisse, mon tel m’appelle….
Tout à fait d’accord !
Et que dire d’une sonnerie intempestive lors d’une répétition de chorale ou d’un atelier d’écriture?
Juste une petite remarque ,cher Pascal: il est fort possible que les Inuits soient eux aussi accros à leurs portables!😉
Vous avez raison, Françoise, on ne peut pas échapper au progrès, mais on peut l’adapter, mes Inuits étaient d’une autre époque
Voilà un sujet auquel je suis particulièrement sensible, et je rejoins pleinement vos ressentis, cher Pascal.
Comme vous, je me sens en résistance face à ce phénomène. Combien de fois me suis-je retrouvée avec des personnes qui dégainent leur téléphone plus vite que leur ombre, et répondent aussitôt, sans même s’excuser de vous abandonner là pour de longues minutes ? Le choc est d’autant plus grand lorsque vous les avez accueillies chez vous, invitées, rendues disponibles pour partager un véritable moment de présence et de qualité.
J’observe cela partout : à la terrasse d’un café ou au restaurant, où deux personnes assises ensemble ne le sont plus vraiment ; dans les transports en commun, où chacun expose sans retenue des fragments intimes de sa vie ; jusque dans les cabinets médicaux, où la majorité des regards restent rivés sur un écran.
Cela dit beaucoup de notre époque. Que devrions-nous redouter, au fond, de l’IA ou de la perspective d’implants cérébraux, lorsque notre cerveau est déjà devenu l’esclave docile et addict de ses propres outils ? Quand l’essentiel de nos ressources cognitives est mobilisé, de façon obéissante et compulsive, par des injonctions extérieures, au détriment du présent, du vivant, du face-à-face.
Peut-on réellement être à deux endroits à la fois ? Non.
Pour beaucoup, le téléphone est devenu un doudou : l’oublier ou le perdre relève de la catastrophe. Son emprise efface l’autre, gomme les contours du moment présent, son relief, pour privilégier un ailleurs permanent. Chez certains, il entretient l’illusion d’un temps plein, saturé, où le bruit incessant des sollicitations masque peut-être la peur d’un vide — qu’il soit existentiel ou d’une autre nature.
Certaines familles font le choix salutaire d’une corbeille où chacun est invité à déposer son portable, comme un geste symbolique de retour à la présence.
Je conclurai sur une note plus légère, avec l’évocation d’un clip : une mère de famille, voyant chacun de ses enfants absorbé par l’écran de son téléphone au lieu de se servir du plat qu’elle a préparé avec soin, va chercher une machine à écrire, la pose sur la table, et se met à taper.
Interloqués, les enfants lèvent enfin les yeux. Quelle mouche la pique ? Comment ose-t-elle ?
Peu importe. Le message est passé — non pas de manière virtuelle, mais en chair et en os.
Nous sommes en phase Béatrice. Tout n’est qu’une question de savoir-vivre
Superbe, cette évocation d’un clip.
Ça commence au réveil puis a l’école. La sonnerie qui rythme les cours. En secondaire je me souviens de ma surprise de voir les élèves de précipiter à ranger leurs affaires dès que là sonnerie retentissait alors que le prof n’avait pas signalé la fin du cours et même continuait de parler ! Je venais du privé et ça ne fonctionnait pas comme ça. Quant au teléphone c’est l’incorrection total. Le mépris des convenances et c’est grave car l’interlocuteur est désorienté.
Invités chez des amis, le portable a sonné, l’hotesse s’est isolée pour répondre.. on ne l’a pas revue ! On n’a même pas pu lui dire au revoir ! Ça nous a fait une drôle d’impression…. tout à coup nous étions devenus transparents ! 🐁
Bel exemple du « ne savoir pas vivre »