Ça, c’est du Picasso !

Quand on a vingt ans, écouter quelqu’un qui a le triple de notre âge, ça nous fait souvent sourire. On se dit : « Il est resté coincé dans son époque, il ne comprend pas la nôtre. »

Je me souviens de mon père. Quand il se trouvait devant un tableau un peu bizarre, un gribouillage d’enfant, par exemple, il lançait : Regarde-moi ça, c’est du Picasso !

À l’époque, ça me faisait sourire. En vieillissant, je me rends compte que nous faisons tous pareil. Chaque génération regarde le monde avec les lunettes de son temps.
Les anciens parlent souvent du passé, c’est vrai.
Et parfois, quand on est jeune, on décroche. On se dit : « Ça y est, il recommence avec ses histoires du passé… »

Erreur !

Parce que dans ce passé qu’ils ressassent, il y a souvent une mine d’or : du bon sens, de l’expérience, des leçons qu’ils ont payées cher.

Je l’ai compris pendant mes années de guerre en Algérie. Dans l’escadron où la France de Guy Mollet m’avait incorporé sans me demander mon avis, certains militaires de carrière avaient combattu en Indochine, d’autres pendant la guerre de 39-45.
Ils avaient vu ou vécu des choses que nous, les jeunes, nous étions incapables d’imaginer. Et surtout, ils donnaient des conseils.
Pas des théories. Des conseils qui sentaient la poussière, la peur et parfois la survie.

Par exemple, lorsque nous allions dans des villages de Kabylie distribuer des vivres ou des cadeaux, parce que la France voulait ainsi montrer son bon cœur, les anciens nous glissaient discrètement : méfie-toi… Plus on t’accueille avec des sourires, plus il faut parfois rester prudent. Tu arrives dans un bled, tout le monde te salue, les enfants courent vers toi, les gens paraissent adorables et quelques kilomètres plus loin, une embuscade peut t’attendre.

Ils nous apprenaient aussi des choses toutes simples :

— Ne fais pas le malin à marcher vite en tête de la patrouille pour montrer que tu es le plus fort. Tu vas t’épuiser le premier. Ou encore : prends toujours assez d’eau. Toujours.

Ça paraît idiot, dit comme ça. Mais les choses les plus précieuses tiennent souvent dans des phrases minuscules.

Aujourd’hui encore, certains réflexes me viennent d’eux.

Par exemple, quand on s’absente quelques jours de la maison et qu’une échelle traîne dehors, je la range aussitôt. Pourquoi faciliter le travail d’un cambrioleur ?

Ma femme sourit parfois de mes prudences, mais je sais d’où elles viennent.

Les anciens m’ont appris qu’on évite parfois de gros ennuis grâce à des détails semblant insignifiants. Ne serait-ce qu’un couteau à portée de main sur la table de la cuisine alors que tu dors profondément dans ta chambre.

Quand on est jeune, on croit souvent que les vieux radotent. C’est vrai qu’ils parlent beaucoup du passé. Et parfois, oui, c’est un peu lassant.

Mais si l’on prend le temps de bien les écouter et de leur poser de bonnes questions, on découvre quelque chose d’extraordinaire, car ils ont déjà traversé une partie des pièges que nous allons rencontrer au cours de notre vie.

Eux, parfois, ont payé au prix fort. Nous, nous pouvons ainsi apprendre sans payer.
Et c’est une richesse inestimable.

Parole de vieux schnock 😛

Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com

9 réponses

  1. Gilaber dit :

    Cher Pascal,

    Votre récit fait remonter à ma mémoire un souvenir empreint de silence. Lorsque j’étais enfant (déjà très curieux) et que je posais des questions qui pouvaient être embarrassantes, mes parents répondaient souvent : « Tu comprendras demain »… mais demain ne m’apportait pas la réponse que j’attendais. Parfois, elle arrivait après de longues années de réflexions.

    J’ai beaucoup souffert, d’ailleurs encore aujourd’hui, de ne pas avoir obtenu de réponse sur la vie de mes grands-parents paternels… parce que mon père était un grand taiseux et qu’il avait une profonde culture du : ‘’Silenzio sull’argomento’’ (Silence sur le sujet).

    En somme, j’ai vécu comme amputé d’une part de moi-même…

    Bon week end !

  2. Paul Tarrep dit :

    C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. Rien ne vaut l’expérience déjà vérifiée et rodée au long des années.

  3. MICHEL-DENIS ROBERT dit :

    Quand j’ai obtenu mon diplôme d’infirmer, on m’a demandé de choisir dans quel service je voulais travailler. J’avais le choix entre chirurgie, médecine ou bien personnes âgées. J’ai choisi les personnes âgées parce qu’elles représentent la mémoire et la transmission.
    Elles sont nos racines qui nous permettent de nous projeter dans l’avenir !
    Bonne journée !

  4. Eleonore Gottlieb dit :

    c’est si vrai , j’ai aidé des personnes âgées à domicile et j’ai adoré ce travail , elles me racontaient leur vie , c’était passionnant ! des pierres précieuses je pouvais en faire des colliers , je les porte encore et bien souvent une des perles attire mon regard et c’est une petite lampe qui éclaire ma journée et me donne du courage les jours ou j’aurai envie de trainer et de me plaindre ! je pense à Thérèse un modèle de courage de dévouement pour les siens , à Suzanne , Mathilde , si intelligentes, , ma mère un modèle d’humanité , malgré les drames traversé , jamais une critique , jamais une plainte ! alors oui écouter les anciens et dire Merci !

  5. Milica dit :

    Y a-t-il un féminin à Schnock ? Schnocke ? Schnokesse ? Schnokeuse ?
    Parce qu’avec mes 2 ados, je vis exactement la même chose : quelques regards partagés quand je leur donne des conseils de « vieille » en disent long sur leurs pensées…
    Merci beaucoup pour ce partage, emprunt de bon sens et de sensibilité.
    Je crois que je vais le transférer à mes enfants. car, ce qui ne vient pas de ma bouche (ou de ma plume) a parfois plus d’impact !

  6. Béatrice Dassonville dit :

    Dans de nombreuses sociétés d’Asie, d’Afrique ou dans certaines régions de l’Inde, les personnes âgées occupent traditionnellement une place centrale dans la famille et la communauté. Elles sont souvent considérées comme dépositaires de la mémoire, de l’expérience, des traditions et de la sagesse.

    Alors qu’en Occident, on constate une diminution du statut social accordé aux anciens. Les familles sont plus souvent dispersées, et les personnes âgées vivent davantage de manière indépendante ou dans des structures spécialisées.

    J’ai le sentiment que la différence principale n’est pas tant la présence ou l’absence de respect que la manière dont les sociétés définissent la place des anciens.

    Merci Pascal pour votre belle réflexion matinale.

  7. camomille dit :

    Si jeunesse savait…

  8. 🐁Souris verte dit :

    Tellement vrai. Méfie-toi des sourires… ils peuvent cacher des sentiments qui n’ont rien de bon pour toi… ou ils ont qq chose à te demander !
    En déchiffrage ( en musique)on me disait : lis à l’avance et on apprenait en cachant la phrase suivante… ça m’a éviter de me faire écraser ! Ces mises en garde sont loin d’être inutiles et… toujours actuelles. Bien vu Pascal

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