1 avis sur écrit est souhaité par Philippe Bodo

1-avis-sur-ecrit« Le Bruit des Sabots raconte un voyage vers l’inconnu, au centre de la vie, là où se nichent les peurs, les joies et les peines. Guidé par son ami imaginaire, Paco, enfant fragile et inquiet, va se laisser emporter malgré lui au cœur de cette aventure humaine. Je vous confie mon manuscrit, prenez-en soin. Je l’ai écrit il y a un ou deux ans, relu, modifié, modifié encore. J’ai l’impression qu’il n’y a pas de fin. C’est pénible tout de même. Alors je me suis dit, il faut que tu le fasses lire à quelqu’un. A qui ? Des proches ? C’est fait. Il me fallait autre chose. Alors je me tourne vers vous, lecteurs anonymes, en espérant que vous vous connaîtrez mieux… pardon, que vous me connaîtrez mieux après, sans m’avoir jamais rencontré, sans jamais m’avoir parlé. Il me faut un point final, s’il existe. Bonne lecture ! »

Le bruit des sabots

L e soleil est haut dans le ciel. Pourtant la ville semble endormie. Le silence et la chaleur ont tout recouvert. Deux silhouettes se détachent. Elles vont d’un pas souple, les semelles de leurs chaussures n’imprimant aucune marque, aucun son sur le goudron ramolli. Elles viennent de s’immobiliser devant la vitrine d’un magasin aux allures cossues.
La devanture s’élève sur plusieurs mètres et mange toute la longueur du bâtiment. A l’intérieur, des mannequins au regard vide les regardent d’un air hautin. Emmurés dans la rigidité de leur posture, leur peau trop lisse n’accorde guère de prise au temps. Ils restent là, observant le monde, dépouillés de leur propre conscience d’exister. Les silhouettes se sont faites humaines. Elles viennent d’accoucher d’un homme et d’un jeune garçon. Ils ne parlent pas. Ils attendent. L’enfant est inquiet, l’homme ne doute pas.
La porte s’ouvre brutalement et réveille le carillon du magasin. La brise devient bourrasque et les précipite à l’intérieur. La vendeuse reste interdite. Perchée tout au bout d’une paire de jambes sans fin, elle chancelle. Il lui faut un appui. Le haut tabouret qui monte la garde devant la caisse enregistreuse lui permet de se stabiliser. Sur son visage s’imprime un air de dégoût. Visiblement, elle n’apprécie pas d’être dérangée, surtout par des étrangers, sûrement des vagabonds. Par prudence, elle recule d’un pas, inspecte sur sa droite, sur sa gauche, comme si elle cherchait à s’enfuir et finalement se ravise. Les muscles de son visage viennent de se durcir. Prisonnière de sa nouvelle image, elle est désormais fermement décidée à défendre son territoire. Relevant le menton, elle lance en éclaireur un torse qu’elle bombe exagérément avant de s’avancer. L’homme s’étant effacé, le jeune garçon vient à sa rencontre. Elle a de nouveau cette expression de dégoût. Elle lui présente le revers de sa main comme pour écarter un enfant morveux qui aurait tenté de l’embrasser.
─ Nous n’avons besoin de rien… lui dit-elle en usant du « nous » pour donner de l’importance à sa personne. Elle fait de nouveau un pas dans sa direction en désignant maintenant la porte.
─ Nous ? s’étonne-t-il, l’œil malicieux. Mais vous êtes donc plusieurs…
─ Je… Elle s’interrompt, dessine un rond parfait avec sa bouche et, la surprise passée, s’empourpre en un instant avant de le questionner avec nervosité :
─ Que désirez-vous ? Je n’ai pas de temps à perdre. Vous voyez bien que je travaille. A son tour l’homme s’avance et lui tend la main.
─ L’Indien, on m’appelle l’Indien. Enchanté… mademoiselle ? Elle fixe cette main. Elle lit dans ce geste une menace, comme s’il brandissait un couteau. Effrayée, elle recule et, mélangeant ses hauts talons, perd finalement l’équilibre pour s’échouer au pied du comptoir.
─ Si vous approchez, j’appelle les gendarmes ! hurle-t-elle alors qu’elle tente de réunir ses jambes ─ bien trop longues ─ et qu’elle dérape sur un plancher fraîchement ciré.
─ Les gendarmes ? questionne l’Indien faussement étonné. Et pour quoi faire ?
─ Ne faites pas l’innocent ! Nous savons tous ici ce que vous cherchez !
─ Tous ? Décidément c’est une manie chez vous. Mais combien êtes-vous là-dedans ? Il s’approche davantage. Il vient de tendre le cou et ses narines palpitent comme pour sentir à l’intérieur d’elle.
─ Reculez, je vous dis ! Reculez ! Vous ne me faites pas peur ! crie-t-elle tandis qu’elle tente toujours de se relever. Quand, enfin, elle y parvient, un sourire s’invite malgré elle sur son visage. Etonnée de ce sourire qui prend ses aises et semble vouloir s’installer, elle se fige. Une plainte vient de s’élever. C’est presque inaudible, mais bien présent. C’est tout près et ne demande qu’à prendre de l’ampleur. La vendeuse se retourne alors vivement. Un chien aux allures de cerbère, se tient en retrait. Le dogue argentin est assis, ses pattes antérieures fichées entre ses pattes postérieures. Immense, démesurément musclé, il a pour le moment l’apparence d’une statue. Sa tête, où sont enfoncés deux yeux chassieux, exhibe deux oreilles pointues, comme affutées de la veille, alors que sous sa gueule pendouille une paire de babines molles et baveuses qui évoque un couple de limaces cheminant côte à côte. La statue s’ébranle, s’anime. Le chien est maintenant à quatre pattes.
A l’instar de notre vendeuse, il peine à tenir debout. Ses pattes ─ bien trop longues ─ s’agitent en vain, tandis que ses griffes patinent sur le parquet ─ décidément trop bien ciré.
Alors qu’il bataille et que pendent de ses babines deux filets de bave qui n’en finissent pas de s’allonger, son regard est inexpressif. Il a manifestement besoin d’aide. Mais, ce qui lui manque, c’est un ordre. Quelque chose de simple qui claque comme un coup de fouet, car son cerveau minuscule, que l’on devine égaré dans l’immensité de son crâne, est incapable de prendre la moindre initiative.
─ Attaque ! lui crie alors sa maîtresse. Attaque Wolf !
Wolf oriente aussitôt ses oreilles vers sa maîtresse pour s’assurer d’avoir bien compris. Son esprit, à la fois simple et docile, ne peut s’embarrasser de subtilités. Sa vie tout entière s’est laissé gouverner par des ordres qui ne laissent que peu de place à l’interprétation : il ne veut ─ ne peut ─ pas commettre d’impair.
─ C’est bien mon chien ! l’encourage-t-elle d’une voix impérieuse. Vas-y !
Malgré la clarté du message, quelque chose résonne au fond de lui.
Cependant, il est trop tôt pour y prendre garde. Les pupilles dilatées, il retrousse ses babines en grognant et s’aplatit progressivement. Les muscles bandés, il est prêt à attaquer. Il conserve cependant la position, retenant avec gourmandise le moment qui précède le chaos. Quand il se décide enfin, contre toute attente, définitivement empêtré dans le désordre de ses encombrantes pattes, il exécute un petit bond comme le font parfois les enfants. Ce qui avait résonné l’instant d’avant au fond de lui, l’a envahi et a pris le commandement. Déstabilisé, il hume l’air dans l’espoir d’une réponse. Comme il ne trouve rien, il n’insiste pas. L’esprit étonnamment léger, comme débarrassé de toute entrave, il s’immobilise de nouveau avant d’enchainer avec un deuxième bond. Bientôt il s’agite en tous sens, sa queue battant ses flancs en cadence, ses oreilles claquant joyeusement, son corps tout entier entrant dans cette frénésie qui anime les chiots aux prémices de leur vie. Notre ex-molosse embrasse alors une chorégraphie dont le tempo et les figures échappent à tout contrôle. Malgré les cris et les hurlements que fait pleuvoir sur lui sa maîtresse, il demeure hors d’atteinte.
─ Attaque abruti ! Calme-toi ! Vas-y ! Doucement !
Les ordres et les contre-ordres s’enchaînent et semblent nourrir à l’envi les ardeurs de notre Noureev en fourrure. Pourtant, il se fige. Sa parade vient de prendre fin. Il plante alors un regard débordant d’amour dans les yeux de sa maîtresse. Elle retient son souffle. Il avance maintenant droit sur elle. Elle a deviné ses intentions. La bouche arrondie par la stupeur, elle lâche une plainte qui meurt aussitôt sur ses lèvres.
─ Non Wolf… non… no… n… Elle sait à cet instant que tout est joué et qu’il ne se contentera pas d’une simple caresse. Battant pour un instant en retraite, elle se laisse glisser doucement sur le parquet, tandis qu’il l’écrase de tout son poids et que ses énormes pattes lui maintiennent les épaules contre le sol. Pendant qu’il lui lèche consciencieusement la figure, elle cherche une issue. Rien n’y fait. Impossible de tempérer les ardeurs de l’animal et de se dégager de son étreinte.
─ Mais non crétin ! Lâche-moi ! finit-elle par lui cracher à la gueule, espérant une dernière fois lui faire entendre raison. Côté chien, il n’entend qu’encouragements. Plus stimulé que jamais, il redouble d’attentions, lui décochant une deuxième série de coups de langue. L’Indien regarde amusé ces deux amants hors normes. En réalité, ils ne sont plus que deux insectes aux pattes interminables qui s’emmêlent et se démêlent au rythme de leurs amours contrariées. A chaque fois que la femelle parvient à se dégager, détournant un instant son visage des assauts de cette langue trop gourmande, le mâle y met tout son cœur, sa fougue et son poids à la fois. L’Indien s’approche et se penche sur leur idylle. Le molosse s’immobilise. Dans ses yeux on devine son inquiétude. Il craint qu’on ne lui vole cet instant et qu’on ne mette fin à cette union. Il a en mémoire ces seaux d’eau froide que les hommes jettent parfois aux chiens pour calmer leur ardeur.
─ Gentil le chien, lui glisse doucement l’Indien à l’oreille pour le rassurer. Gentil, répète-t-il plusieurs fois. Il s’approche un peu plus près et pose sa main sur sa tête pour l’inviter au calme. Le chien n’a toujours pas bougé. Il rassemble cependant sa langue avant de la ranger et ravale bruyamment sa salive. Tout son corps supplie. Ses oreilles sont de nouveau dressées, ses muscles sont tendus et au fond de ses minuscules billes noires, égarées, on lit toujours de l’inquiétude. Alors l’Indien lui donne une tape sur la croupe et lui sourit. Le chien a compris. Il pousse un petit cri, comme lorsqu’il n’était qu’un chiot sentant la tétée proche. Il vient de remercier l’Indien. Délivré, il rejette ses oreilles en arrière, déroule une langue majestueuse et, comme aiguillonné par son instinct, replonge au cœur de l’action pour retrouver sa belle.
─ Vas-y Paco ! C’est le moment, murmure l’Indien. Le jeune garçon les contourne alors pour accéder au tiroir-caisse. Il se penche et après avoir tripatouillé à l’intérieur, le soulage d’un seul billet et d’une poignée de pièces. Il les compte aussitôt et prend ce qui semble être son dû. Maintenant, il regarde autour de lui à la recherche d’indices. La poubelle attirant son attention, il la bouscule pour la renverser. De la pointe du pied, il écarte alors une boule de papier gras qui devait contenir le dernier repas de la vendeuse, un trognon de pomme et la peau d’une orange soigneusement découpée en une spirale régulière. Il s’agenouille pour procéder à une fouille plus minutieuse. Tandis que d’une main, il froisse rageusement la poignée de tickets abandonnés par des clients négligents et que de l’autre il soulève, dégouté, un emballage souillé de graisse, son visage s’éclaire. Il a trouvé. C’est un minuscule portemonnaie de peau. Il s’en saisit, se redresse, et glisse à l’intérieur les quelques pièces et le billet précédemment pris dans la caisse.

Vous pouvez lire la suite en la demandant à l’auteur

7 Responses

  1. Kacyne B. dit :

    Bonsoir Philippe,

    Bonsoir Philippe,

    Dès le début du récit, j’ai ressenti une atmosphère lourde et hors du temps. Magique et à la fois oppressante.

    Puis, je trouve que la description vendeuse, chien, mâle, femelle, qui se veut drôle m’ a déçue. Ce passage, digne d’une BD, voire d’un dessin animé, est certes cocasse mais inutile et ennuyeux. (Sauf si celà est indispensable dans la suite de l’´histoire que je ne connais pas.)

    Puis, enfin! Du suspens!
    Je pense que c’est cette qualité là que vous devriez développer.

    J’attends la suite…Paco et l’indien vont-ils me séduire?

    Amicalement
    Kacyne B.

    • BODO PHILIPPE dit :

      Bonjour Kacyne,
      Zut alors, l’effet recherché pour notre duo mâle femelle devait plutôt relever du registre du ridicule ou du pathétique que du cocasse. Je les aime bien ces deux-là, embarrassés dans la vie, comme ils le sont avec leur corps et leurs sentiments.
      Mais je pense que l’Indien et Paco devraient plus vous séduire, ils sont plus nobles, plus purs dans leur façon de fonctionner.
      A+
      Philippe

  2. a.beautreillis dit :

    Histoire étrange, je me demande si vous allez tenir la distance et sur combien de pages sans nous ennuyer.
    Ca débute « par du difficile à lire » mais c’est original.
     » notre Noureev en fourrure  » il est vrai que ce n’est pas terrible.

  3. durand dit :

    Du mal à me repérer dans ce texte. Est ce un début…le début ?? Si oui, les premières phrases me paraissent manquer d’accroche. Ensuite les descriptions me semblent appliquées (peut-être trop ?) et effectivement entretiennent un flou où l’on pourrait se perdre. On se croirait dans un tableau de De Chirico ou de Delvaux….avec des formes comme englobées dans le fantomatique. Qui est réellement vivant dans cette scène…?? Qu’est ce qui n’avance pas ??

    Attention à ne pas prendre mes « impressions » au premier degré. Se trimbaler un texte un ou deux ans (voire bien plus!)il parait que c’est le commun de l’écriture. Et cela peut être épuisant. A chacun de déterminer quand cela doit se terminer…ou pas!

    Bon courage!

    • BODO PHILIPPE dit :

      Bonjour Durand,
      J’ai tout de suite été voir qui étaient ces fameux De Chirico et Delvaux pour voir à quoi pouvait ressembler mon texte. Étonnante allégorie! Intéressante cette idée de visualiser un écrit au travers d’une peinture. Ca me va. Et en plus, ça m’a permis de rencontrer deux artistes dont je n’avais jamais entendu parlé ( ça je ne sais pas s’il fallait le dire )
      Merci encore
      A+
      Philippe

  4. Sylvie dit :

    Globalement, j’aime beaucoup votre texte. J’ai été portée par le rythme jusqu’à la fin. J’avais l’impression d’y être, d’assister à la scène que vous décrivez avec force et précision. Bravo. Ce mélange de réalité et de conte est original et intrigue. On a envie d’en savoir plus sur l’homme et l’enfant, de connaître la suite de leur histoire.
    En revanche, j’ai eu du mal à entrer dans le texte, j’ai relu plusieurs fois les deux premiers paragraphes avant de poursuivre. Plusieurs phrases me paraissent floues. C’est peut-être volontaire de votre part. Est-ce le tout début de l’histoire ?
    Autre chose : je n’aime pas trop l’image « notre Noureev en fourrure ».
    Sinon, encore une fois, votre texte est agréable à lire, vivant et original. Bonne continuation !

    • BODO PHILIPPE dit :

      Bonjour Sylvie,
      Merci d’avoir pris le temps de répondre. Tout d’abord, afin de rassurer tout le monde, armé de ma crème dépilatoire ou de ma tondeuse je vais régler le compte à qui vous savez.
      Quant au début, trop lent, trop étrange peut-être, c’est bien le début, le tout début, de l’histoire. J’ai recherché quelque chose de flou, de décalé, non pas parce qu’il y a une intrigue, mais plutôt pour intriguer.
      En tout cas, merci encore. C’est avec grand intérêt que j’ai lu vos remarques. C’est à la fois déstabilisant et rassurant. Comme une invitation pas complètement assumée.
      A+
      Philippe

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