Notre langue boit la tasse

Selon les médias, il n’y a jamais eu autant de noyades que cet été. Accablés par la chaleur, les gens se jettent à l’eau sans précautions. Dans notre région, les baïnes sont très dangereuses. Si vous passez par chez nous, méfiez-vous.

Mais il n’y a pas qu’au bord de la mer que l’on se noie. En passant le bac aussi.
Si bien que l’État transforme les enseignants en sauveteurs d’ignares. On tend des brassards aux élèves, on enlève les courants, et tant pis s’ils confondent le bord et le milieu. On ne voudrait pas qu’ils attrapent froid.
Je viens de lire le dernier florilège de consignes adressées aux correcteurs du baccalauréat et du brevet. Faut-il en rire ou en pleurer ?

Voyez par vous-même…

« La lisibilité d’une copie ne fait plus partie des critères. »

« Ne pas pénaliser un alexandrin mal dit. »

« L’introduction et la conclusion ? C’est facultatif. »

« L’ortograf ? Ne pas faire un tri social. »

« Je suis nait trop tôt, aujourd’hui j’orai le bac les doigts dans le nè » 😉

On pourrait croire à une mauvaise farce, écrite à la hâte par un ronchonneur dyslexique. Mais non. C’est bien « ce qu’on » demande désormais aux professeurs : corriger en gants de velours, noter complaisamment. Surtout, ne rien exiger, ce serait trop cruel.

Aujourd’hui, ce n’est plus la langue française qui compte, mais la peur d’exclure. Dire qu’on attend un texte clair, bien ponctué, est devenu suspect, voire réactionnaire.

À force de raboter les exigences, le français devient une matière sans importance, chacun parle et écrit selon la richesse de son vocabulaire : 500 mots à peine…
Mélenchon s’en réjouit peut-être, lui qui voit dans le français une « langue créole », fruit de toutes les hybridations.

J’ignore si le français est une langue créole. Mais, plus on déguise l’échec en réussite, plus elle devient un dialecte.


Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com

 

15 réponses

  1. Avoires dit :

    Le texte de Gilaber est plein d’humour et d’humeur.
    La science fiction d’il y a 60, 70 ans n’en est plus.
    L’effondrement , l’affaissement , la dégradation des médias (oui, Radio France y participe grandement), tout cela est affligeant, attristant, démoralisant.
    Mais, peut-être faut-il se dire que lorsqu’on descend, on finit par remonter ? Tout est à réinventer. Un monde nouveau va-t-il advenir?

    • Gilaber dit :

      Merci Avoires,
      Mais, reconstruire un nouveau monde sur des fondations fragilisées n’est pas la meilleure idée qui soit…
      Bien à toi, bises.

  2. Gilaber dit :

    Très cher Pascal, votre initiative du mercredi agite une nouvelle fois mon imagination. En voici dons la traduction :

    L’analphabétisme 2.0 – Épitaphe d’une civilisation qui savait lire…

    Imaginons qu’un jour, dans un millénaire, la redécouverte de nos écrits provoque le même choc que celui ressenti par Champollion en déchiffrant les hiéroglyphes de l’Égypte ancienne sur une pierre quelconque à Rosette.

    Nous sommes en l’an 3025. La communication humaine se résume désormais à des cris gutturaux, des grognements polytonaux et une avalanche d’emojis jetés au hasard, « 🐍💥😢🍆 », est la forme la plus élaborée de poésie.

    C’est dans ce contexte éblouissant de raffinement que de brillants archéologues — bardés de diplômes en TikTokerie historique, se tiennent regroupés au bord d’un cratère encore fumant. Leurs visages trahissent la stupeur (avec l’emoji 😱 en renfort). Après de longues fouilles dans les ruines engendrées par des siècles de guerres, ils viennent de mettre au jour un escalier qui conduit à l’entrée d’un édifice qu’ils prennent pour un ancien temple païen dédié à une mystérieuse divinité : Biblio-Theca Nationa-Le. Ce nom, gravé à l’entrée, est interprété comme une incantation magique visant à protéger des forces obscures. Ils ignorent qu’il s’agit en réalité de la Bibliothèque nationale de France.

    À l’intérieur, la lumière de leurs faisceaux balaie des objets rectangulaires, poussiéreux, reliés entre eux sans écran, ni bouton, ni publicité intégrée. Pire : aucun port USB. Les archéologues tremblent. Certains pensent avoir découvert une forme ancienne de tablette (sans connexion).

    Ils n’ont évidemment jamais vu un livre…

    Les rayonnages s’étendent à perte de vue. Mais au lieu de swiper, il faut… tourner des pages. Et pour lire, il faut… savoir lire. C’est là que l’affaire se corse. Car plus personne, depuis des siècles, n’a mis les yeux sur une lettre. Aucun d’entre eux ne comprend encore qu’ils viennent de tomber sur l’ultime énigme d’une civilisation disparue. Pour en percer le sens, il leur faudra d’abord déchiffrer ces petits « signes » noirs et étranges, alignés horizontalement (étrange habitude), tracés sur une matière végétale craquante appelée « papier », aujourd’hui interdite car trop passive.

    Ils finiront par comprendre qu’il s’agit de lettres — oubliées depuis des siècles. Mais pour espérer traduire ces artefacts, ils devront reconstituer notre alphabet, à tâtons, sans repères, dans un désordre qui défiera toute logique.

    Soumettre l’affaire à l’Intelligence Artificielle ? Hélas, l’analphabétisme généralisé a eu raison d’elle. Incapable de décoder des pensées que plus personne ne sait formuler, elle a fini par buguer, définitivement. Et de toute façon, plus personne ne comprenait ce qu’elle disait…

    À force de recherches, les archéologues noteront que ces signes forment des ensembles, de taille variable, disposés en alignements réguliers. Ces séquences, appelaient autrefois des « textes », recelaient des pensées, des savoirs, des récits. Mais l’atrophie de leurs cerveaux, conséquence d’une lente dégénérescence cognitive, les empêche d’en saisir le moindre sens.

    Leur cerveau, rodé à l’analyse d’images de burgers et de vidéos de danse synchronisée, se rebelle. Certains font une allergie au subjonctif. Un jeune prodige, ayant lu trois phrases d’un vieux traité, est hospitalisé pour surcharge cognitive.

    Pendant plusieurs années, ils tenteront de comprendre. En vain. Leur entreprise se soldera par un échec cuisant. Dans leur rapport final, ils concluaient de la manière suivante :
    « Il s’agissait probablement d’un lieu de stockage rituel d’objets inutiles, chargés d’une signification dépassée. Aucun danger pour l’avenir. »

    Et pour masquer leur impuissance aux générations futures, ils prendront la seule décision que leur bêtise autorise : renvoyer à l’obscurité éternelle ce qui fut, un jour, la richesse intellectuelle d’une civilisation irrémédiablement perdue.

    • Pascal Perrat dit :

      Ce texte brillant, percutant, drôle et inquiétant est parfaitement dans l’air du temps. C’est une fable futuriste, une critique sociale et un hommage triste aux livres.
      Le concept d’une « archéologie du livre » dans un monde devenu analphabète est puissant. On sent la critique sociale sous-jacente, mêlée à une ironie mordante sur nos usages actuels : TikTok, emojis, IA déconnectée de la pensée humaine. Chapeau !

    • Béatrice Dassonville dit :

      Je crains qu’il ne faille attendre le troisième millénaire pour beaucoup de nos jeunes. La « TIKTOKerie » a déjà eu raison de leur cerveau.

      Ce conte futuriste et satirique est excellent.

  3. Béatrice Dassonville dit :

    Nous vivons un déclin civilisationnel. Beaucoup d’historiens le reconnaissent et même l’avaient anticipé.

    Et déclin est un mot gentil. Il serait plus juste de dire effondrement. Et pas seulement de notre langue qui n’en est qu’un symptôme.

    Effondrement, affaissement, tout est tiré vers le bas.

    Lorsque nous aurons touché le fond (nous y sommes), nous pourrons alors prendre la mesure de toute notre arrogance, de notre légèreté et, surtout, de notre insignifiance.

  4. FANNY DUMOND dit :

    Dernièrement à ma question : pourquoi ne pas le « donner » carrément à tous, vu que le taux de réussi frôle les 100 % et que ça doit nous coûter un pognon fou pour organiser ce truc ? il m’a été répondu que ça coûterait encore plus cher de faire redoubler, car chaque élève nous coûte je ne sais plus combien de milliers d’euros par an. J’aime beaucoup votre métaphore de la noyade ! À une prochaine fois, cher Pascal.

    • Pascal Perrat dit :

      En 25 ans, l’attribution de la mention « Très bien » au bac a connu une augmentation de… 1157%. Avons-nous conscience du ridicule de la situation ? Comprenons-nous bien qu’il s’agit d’une des pires forfaitures qui soient, puisqu’il s’agit de mentir à nos enfants par pure lâcheté et de détruire l’avenir du pays par pure idéologie ? Natacha Polony

  5. ACHILLE Dominique dit :

    D’abord, ne pas dévaloriser le mot « créole », qui fait référence à un fait civilisationnel réel et historique, et tentons d’éviter les attaques ad hominem. Votre blog y perdrait beaucoup.
    Ensuite, on voit déjà les ravages causés par la perte de qualité de la langue sur France Inter, radio nationale, d’Etat, qui devrait montrer l’exemple. On ne compte plus les « elle n’est pas prête de », ni les  » c’est quoi ? » Les inévitables changements et les nécessaires métissages de la langue ne doivent en effet pas se traduire par un abandon du respect des règles tant que celles-ci sont en vigueur, surtout dans un examen.

    • Michel-Denis ROBERT dit :

      Monsieur ACHILLE,
      La « créolisation de la langue » est un terme politique qui cherche à culpabiliser en vue de rabaisser. Il ne s’agit pas de dévaloriser le mot « créole ». Ce mot a été employé à dessein en vue d’exploiter la bienveillance. C’est un détournement de langage. Il est nécessaire d’employer les bons mots à leur bonne place. Sinon c’est la confusion. Merci ! Bonne journée

    • Pascal Perrat dit :

      Pour moi, défenseur, comme je peux, de la langue française,je pense que les anglicismes font suffisamment de dégâts, cette créolisation semble irréversible, entre-nous, je préférerais que ça se fasse avec l’argot parisien, employé par ma famille de prolos depuis des lustres.

  6. MICHEL-DENIS ROBERT dit :

    Sans bac, on ne peut plus apprendre une profession. « Born to make profitable. » Il faut niveler par le bas. L’essentiel devient la rentabilité. Pourvu que cela convienne au commerce et à la classe sociale qui n’a pas le souci des fins de mois difficiles.

  7. camomille dit :

    Aujourd’hui Pascal,, je voudrais mettre l’accent sur votre mise en page du mercredi.
    C’est toujours finement attractif et richement documenté.
    Merci !
    Concernant le fond du sujet évoqué ce jour… ce désastre m’attriste bien évidemment.

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