L’émotion ne s’enregistre pas

Ici, mi-février, 
le ciel s’agite. Des milliers de grues cendrées quittent notre région. Elles filent vers l’horizon.
Il semble que ce soit vers le « Nord-Ouest, leur boussole intérieure est un mystère qui nous dépasse.
Ce qui frappe, c’est le grand V qu’elles forment dans le ciel.
Telle une escadrille d’avions de chasse. Une seule ouvre la route. Les autres suivent, ailes déployées, en delta parfait. Une géométrie vivante. Une calligraphie dans l’air.

À chaque fois, un frisson me traverse.
Il y a quelque chose de préhistorique dans ce spectacle. On dirait un souvenir du début du monde. Le même ciel, les mêmes cris, la même migration obstinée depuis des millénaires.
Elles arrivent vers le 11 novembre, 
et repartent vers le 11 février. Ont-elles un agenda ?

Si on regarde bien, on y voit une petite leçon de vie.
Dans le groupe, certaines battent des ailes avec une vigueur insolente. Les jeunes, sans doute. Elles ouvrent la voie. Elles tirent le vol vers l’avant.
Derrière, quelques-unes peinent. Le rythme devient dur. On les voit glisser un peu hors de la formation. Elles retardent.
Alors, elles lancent de petits cris.
On ne sait pas s’il s’agit d’un appel, d’un encouragement, ou d’un aveu de fatigue. Parfois, elles recollent au groupe. Parfois non. Certaines abandonnent.

La métaphore humaine est là, évidente.
Certains sur Terre foncent aussi. D’autres ralentissent ou lâchent prise.
Dernièrement, je me trouvais dans les collines. Chez nous, dans l’Entre-deux-Mers, le paysage ondule comme en Toscane. Des bosses, des creux, des petites routes serpentant entre vignes et bois. Idéal pour la bicyclette.

Au sommet d’une colline, un groupe de touristes s’était arrêté. Une vingtaine, environ.
Probablement guidés depuis le petit port de Cadillac sur Garonne où un bateau de plaisance les avait conduits.
Ils étaient là, observant la migration.

Je me suis arrêté aussi. J’aime rencontrer des inconnus.
Et là, un détail m’a frappé.
Ils regardaient bien le ciel, oui, mais derrière leurs téléphones portables.
Tous s’appliquaient à filmer ou photographier.
Leur regard passait par un écran.
Or, un écran, c’est un mur. Un petit mur lumineux entre nous et le monde.
Les oies traversaient l’immensité du ciel, mais leurs yeux de touristes le réduisaient à ce rectangle de quelques centimètres.
Ils capturaient l’instant,
 mais le vivaient-ils ?
Que ressentaient leur cerveau et leurs tripes ?
Comment frissonner quand on regarde la nature par procuration à travers une vitre électronique ?
Quelle est la mobilisation de nos sens ?

On pourra montrer la vidéo à tout le monde ensuite : « Regardez, j’y étais ! »
Mais l’émotion ne s’enregistre pas.
Elle surgit quand les yeux sont nus. Quand les ailes du vent vous caressent. Quand le cri des oies vous traverse la poitrine.
Sinon, on collectionne des images.
Et on oublie de vivre.

Observez bien un groupe d’individus devant un panorama unique ou un évènement sensationnel.
Que font-ils ?

Ils filment ou prennent des photos avec leur téléphone portable. Ils ne sont pas en direct avec leurs yeux, leurs oreilles et leur cerveau. C’est plutôt leur téléphone qui enregistre, et plus tard, ils vont le regarder chez eux ou entre amis sur leur petit écran.
Mais leur cerveau, leurs tripes, n’ont pas eu le temps de ressentir, il y avait un écran entre eux et ce qui se passait .
Pensez-vous qu’ils ont ressenti les mêmes émotions que s’ils avaient lâché l’appareil pour être réellement en face de cet évènement ?

Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com

6 réponses

  1. 🐁 Sourisverte dit :

    Un rituel ancestral qui rythme les saisons. Comme on attend leshirondelles et les cerises au cerisier ! On aime parce que ça nous rassure.
    Heuereusement qu’on ne petit enregistrer les émotions ça nous laisse une virginité. On est ainsi toujours prets a en recevoir de nouvelles. Les anciennes restent à l’état de souvenirs… comme la boîte qui garde en son ventre les vieilles photos qui ont marqué certains événements ou certaines personnes. N’étant pas passéiste je reste ouverte aux découvertes….
    Un plaisir de vous lire les amis de plumes🐁

    • « On ne peut enregistrer les émotions, ça nous laisse une virginité ». C’est si vrai chère Souris verte.

      Pour moi aussi, une émotion ne se capture pas.
      Elle passe.
      Comme un papillon qu’on ne peut épingler sans lui ôter la vie.

  2. Gilaber dit :

    Certes… oui mais… pour une fois, je ne suis pas d’accord.
    Après en avoir pris plein les yeux, l’âme et le cœur, j’immortalise toujours un lieu qui restera à jamais chargé de bons souvenirs.
    Et, comme à chaque fois, je ne manque pas de tenir aussi à jour mon « carnet de voyages », dans lequel je traduis tout ce que j’ai pu ressentir. Le relire et revoir les photos, cela me replonge dans le bonheur partagé dans ce moment-là.

  3. .MICHEL-DENIS ROBERT dit :

    L’émotion se vit
    C’est une vibration
    Qui traverse le corps
    L’écran l’emprisonne
    Et l’empêche de partager
    Ce qui est éternel.

  4. Béatrice Dassonville dit :

    Cher Pascal, votre texte met en lumière quelque chose de très caractéristique de notre époque.

    De plus en plus de personnes semblent vivre leur existence à travers des écrans. Les instants ne sont plus seulement vécus : ils sont capturés, stockés, puis montrés. La vie devient une collection d’images destinée à être exposée.

    Les réseaux sociaux ont amplifié ce phénomène. Nous évoluons dans une sorte de société du spectacle où chacun met en scène des fragments choisis de sa vie. On s’y montre, on s’y observe, on s’y approuve ou l’on s’y ignore. Les rencontres y sont rapides, les liens souvent superficiels, et chacun peut entrer ou sortir de la relation sans avoir à s’engager profondément.

    Dans cet univers numérique, nous avons parfois l’impression d’exister davantage dans le regard des autres que dans l’expérience directe du monde.

    C’est peut-être là que se trouve le « miroir aux alouettes » de notre époque.
    Attirés par la lumière de ces écrans et par la reconnaissance qu’ils promettent, nous croyons y trouver une forme de présence, de nourriture affective ou sociale. Pourtant, cette lumière peut aussi nous éloigner du réel, comme un faux soleil qui attire mais ne réchauffe pas.

    Face à cela, une certaine lucidité devient nécessaire.

    Car notre époque ressemble à une période de transition, presque de migration. L’humanité traverse une zone de turbulences où les repères anciens se transforment rapidement.

    La question qui se pose alors est peut-être la même que celle que suggère le vol des oies : saurons-nous orienter ce mouvement avec intelligence ?

    Saurons-nous coordonner nos efforts, avancer ensemble, et trouver une forme d’équilibre où chacun puisse prendre sa place dans le voyage collectif ?

    Comme dans une formation d’oiseaux migrateurs, la réussite du trajet dépend peut-être de notre capacité à partager l’effort et à maintenir un sens commun de la direction.

  5. Antonio dit :

    Bien sûr que non puisque la conscience est portée sur le petit rectangle pour assurer le cadrage et le mental déjà projeté sur la future projection.
    Il se passe la même chose dans un concert… on capture, on veut avoir alors qu’il ne s’agit que d’être.. là, présent pour recevoir ce frisson, comme tu dis, qui nous traverse.
    Bruce Springsteen racontait dans ses mémoires que lorsqu’il était sur scène avec son groupe, il avait l’impression que toute la vie (le vivant) le traversait en un flash d’éternité.
    Et c’est ce que la musique en live, les spectacles naturels extraordinaires nous font traverser, une sensation de vie, notre vie, d’être vivant dans un instant d’éternité.

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