Le prolongement d’eux-mêmes…
Dans un stage que j’animais pour des journalistes, on visionnait une vidéo marquante. On y voyait un père passionné de tennis, obsédé par l’idée de faire de son fils un champion.

L’enfant, pris entre les entraînements et la scolarité, n’avait plus une minute à lui. Son père l’emmenait sans cesse sur les courts. Dans le film, on voyait très bien que ce garçon souffrait. Il obéissait pour faire plaisir à son père, mais le tennis ne l’intéressait pas du tout.
Il était évident qu’il ne deviendrait jamais un grand champion. Il en avait assez, il n’aimait pas ce sport, mais son père insistait. À chaque compétition, ils étaient là, encore et encore, comme si l’enfant n’avait pas son mot à dire.
Je projetais cette vidéo pour observer l’angle que les journalistes choisiraient en rédigeant leur commentaire. Si j’en parle aujourd’hui, c’est parce que je remarque une évolution inquiétante dans notre société. Nous ressemblons de plus en plus à ces Japonais dont on se moquait il y a quelques années, en dénonçant la pression extrême mise sur les enfants.
De nombreux parents sont obnubilés par les performances scolaires de leurs enfants. Beaucoup voient en eux, une réussite par procuration, un prolongement d’eux-mêmes. Je connais des cas où, à des jeunes de 16/17 ans, on reproche de ne pas savoir exactement ce qu’il veulent faire de leur vie.
Je me souviens d’un échange entre un père militaire et son fils. Le père disait :
« Tu vas bientôt avoir plus de vingt ans et tu ne sais toujours pas ce que tu veux faire !
Et le fils lui répondait :
« Et toi, papa, tu le savais ? Rappelle-toi : Napoléon était général à vingt-quatre ans. Toi, tu en as quarante…
Bien sûr, cette attitude parentale part d’une bonne intention. Beaucoup font ce qu’ils peuvent, espérant que : « S’il a un diplôme, il sera sauvé dans la vie. » Mais c’est trompeur. J’ai rencontré bien des bacs +3 ou +4 au chômage. Le diplôme n’est pas une garantie absolue.

Des enfants sous surveillance contrôlée
Aujourd’hui, avec l’informatique, les parents reçoivent immédiatement les notes de chaque devoir, via des plateformes scolaires. Imaginez la tension que cela peut créer. Si vous êtes un élève en difficulté, vous ne pouvez même plus enjoliver la réalité ni dire : « Le prof était content de moi » ou « Ça s’est bien passé ». Tout apparaît aussitôt à l’écran. Et s’il y a un 5 ou un 6 sur 20, l’angoisse des parents tombe immédiatement sur l’enfant.
Obnubilés par les résultats scolaires.
Les parents parlent rarement des qualités innées de leurs enfants. Pourtant, chaque petit être possède une singularité, un don naturel, une forme d’intelligence qui lui est propre. Mais cela, trop souvent, leurs géniteurs ne le voient pas. Ils sont aveuglés par les résultats scolaires.
Qu’importe au fond qu’un enfant soit premier, deuxième ou troisième. Ce qui importe, c’est de reconnaître ses qualités. De valoriser son intelligence, sa débrouillardise, son bon sens, sa sensibilité et son imagination. Ce qu’on apprend à l’école peut vite devenir obsolète très rapidement. Bien sûr, il faut savoir lire, écrire, compter, ce sont des bases essentielles. Mais ensuite, les connaissances sont accessibles par l’informatique, par les livres et la curiosité personnelle.
Un diplôme a de la valeur, surtout en France, mais ce n’est pas une armure, ni un passeport magique. Ce n’est certainement pas une promesse de bonheur. Croire qu’il garantit l’avenir est une illusion. Le diplôme d’aujourd’hui peut, demain, ne plus valoir grand-chose.
Pendant ce temps, que devient l’enfance ? Que devient l’adolescence ? Que devient la liberté de se chercher, de se tromper, d’essayer, de rêver ?
Aujourd’hui, tout est sous contrôle. Le verdict tombe tout de suite. Un 16 ? Pourquoi pas 17 ? Un 8 ? C’est le drame. Un 5 ? C’est la panique.
Cet affolement des parents devient celui des enfants. C’est ainsi qu’on fabrique l’angoisse, qu’on abîme la confiance et remplit des têtes de peur au lieu de les ouvrir au désir.
Chaque enfant porte en lui une richesse singulière, une forme de talent brut, une intelligence qui ne rentre pas toujours dans les cases scolaires. Cela, échappe souvent aux adultes. Parce qu’ils ne jurent que par les notes.
Or, qu’est-ce que cela change si un. enfant est premier, deuxième ou troisième ? Ce qui compte, ce n’est pas le rang. C’est l’élan. Ce n’est pas la moyenne. C’est la construction d’un être humain solide, vivant, curieux, vaillant.
L’intelligence, la vraie, c’est comprendre, imaginer, inventer, créer. À force de vouloir des enfants parfaits, on les éloigne d’eux-mêmes. Un enfant n’est pas un projet de performance. C’est une petite plante en devenir, son terreau, c’est l’amour parental.
« Il n’est pas resté longtemps à l’école, parce qu’il a dit à son père : Écoute ! Ne me laisse pas retourner à l’école. J’apprends trop vite : ma tête va sauter » Jules Renard
Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com


Cher Pascal,
Votre article paraît juste après celui consacré au classement Pisa du niveau des élèves, qui nous apprend que la France enregistre « les résultats les plus bas jamais mesurés ».
Cette enquête internationale, qui évalue les compétences des élèves de 15 ans en sciences, en compréhension de l’écrit et en mathématiques, constitue, selon le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, « une alerte collective ».
Personnellement, en ce qui concerne mes enfants, je n’ai jamais été à la recherche de l’excellence, ni exercé la moindre pression pour qu’ils soient à tout prix « les premiers ».
L’essentiel, à mes yeux, était beaucoup plus simple : qu’ils acquièrent suffisamment de bases pour pouvoir avancer dans la vie sans trop de difficultés, puis qu’ils puissent trouver leur propre voie.
Je dois reconnaître que cette méthode a plutôt bien fonctionné puisqu’ils ont tous réussi leurs études et ont ensuite pu choisir librement leur orientation professionnelle, en fonction de leurs goûts et de leurs compétences.
Mon fils est ingénieur, ma première fille psychologue clinicienne et la dernière est cadre dans une entreprise de traitement des déchets, où elle supervise aujourd’hui plusieurs sites.
Je suis évidemment fier d’eux. Mais je suis surtout heureux qu’ils aient pu construire leur propre chemin, sans avoir à marcher dans les pas de leur père… et c’est tant mieux !
Et, finalement, c’est peut-être cela aussi, réussir l’éducation de ses enfants : leur donner suffisamment de bases pour qu’ils puissent un jour se passer de nous et devenir simplement eux-mêmes.
Je rejoins pleinement l’ idée qu’un diplôme peut rapidement devenir obsolète. Je dirais même que cette question se pose avec une acuité particulière aujourd’hui, à l’heure où l’intelligence artificielle est en passe de transformer en profondeur une grande partie de nos métiers.
Une étude publiée en 2024 par le Fonds monétaire international (FMI) estimait que l’IA pourrait affecter jusqu’à 60 % des emplois dans les économies avancées. D’autres métiers apparaîtront, bien sûr, mais ils demanderont probablement une capacité d’adaptation permanente, une maîtrise croissante des outils technologiques un niveau d’excellence difficilement accessible à tous.
À ce sujet, Le Monde titrait déjà, le 18 octobre 2017 : « Les inutiles face à l’intelligence artificielle », évoquant un monde où les algorithmes pourraient rapidement « atrophier » les cerveaux de ceux qui ne feraient pas partie de « l’aristocratie de l’intelligence ».
La question devient alors beaucoup plus vaste que celle de l’avenir du diplôme ou même du travail : que deviendra « l’État providence » lorsque l’automatisation aura profondément réduit la place de l’être humain sur le marché de l’emploi ?
C’est précisément l’une des questions vertigineuses soulevées par Yuval Noah Harari dans Homo Deus : que deviendront les humains lorsque les algorithmes seront capables de faire mieux qu’eux une part croissante de ce qui constituait jusqu’alors leur valeur économique ?
Nous avons déjà changé de société, mais je crois que nous ne mesurons pas encore l’ampleur du bouleversement qui se profile. Dans les cinq prochaines années, certains de nos repères pourraient être profondément remis en question.
Le « tout connecté », désormais accessible au plus grand nombre, mais aussi la perspective transhumaniste de « l’homme augmenté », potentiellement accessible d’abord à une élite, pourraient bouleverser non seulement nos modes de vie, mais aussi nos critères de compétence, de performance et, finalement, notre conception même de l’être humain.
Dès lors, une question me paraît essentielle : que fera l’homme « ordinaire » d’un temps libéré du travail si le revenu universel lui permet de subvenir à ses besoins ? Saura-t-il transformer ce temps en espace de liberté, de création, de transmission et de réflexion ? Saura-t-il faire de l’IA une alliée au service de sa propre créativité, plutôt qu’un substitut à celle-ci ?
Car le véritable enjeu sera peut-être moins de savoir si l’intelligence artificielle va remplacer l’homme que de savoir ce que l’homme choisira de devenir lorsqu’il n’aura plus besoin de travailler pour prouver sa valeur.
Saura-t-il préserver ce qui fait sa singularité — sa capacité à donner du sens, à créer, à aimer, à douter, à imaginer — ou finira-t-il par renoncer progressivement à ce qui le distingue encore de la machine ?
C’est peut-être là que se jouera, bien au-delà de la question de l’emploi, l’avenir de notre humanité… et de l’Homo sapiens lui-même.
Oh oui étant prof j’en ai vu qui imaginaient leur enfant, un garçon bien sûr polytechnicien !
Une fois une seule fois j’ai croisé un garçon surdoué qui réagissait vite et bien. Il voulait faire polytechnique. Sa mère avait peur pas pour lui mais pour le petit frère qui était moins doué !
Etre surdoué c’est difficile être trop diplômée ça fait peur ! Il,ne faut pas être plus intelligent que le patron.
Les parents ont peur : la meilleure place : fonctionnaire mieux haut fonctionnaire pour quoi ? Pour la retraite ! Donner à un ado pour horizon la retraite ?
C’est une vraie question sur l’avenir de la Société dans laquelle nous vivons.
Le système scolaire est à la ramasse.
Après les innombrables réformes de l’Education Nationale qui ne valorise que la performance et ce qu’il faut faire coïncider avec les statistiques. Ce faisant, on oublie la créativité, on sacrifie les facultés d’adaptation qui sont des richesses.
L’entreprenariat est montré du doigt, il faut le taxer parce qu’il rapporte de l’argent.
Nous vivons dans une Société qui se fait elle-même des croche-pieds.
Le capital est indispensable pour avancer.
Mais la Société n’a pas encore compris qu’il faut moraliser le capital et non le favoriser pour une seule classe sociale corrompue et qui exploite ceux qui ne peuvent se rebeller.
Nous vivons dans une Société qui se fait elle-même des croche-pieds. SUPER ! 🙌
Merci Pascal !
C’est la constatation d’un état de réussite tel que l’ont vécu les artistes qui n’avancent que sur concours. Et vous ne me direz pas que le violon soit un instrument de charme quand on débute !
La maman d’une de mes petites élèves a qui je faisais la remarque que sa fille manquait d’assiduité m’a répondu qu’Amandine était douée en tout 2e en championnat de France de trempolîne et de gymnastique et en moyen 2 au conservatoire. Dans l’année elle s’est fichue une cheville en l’air. Oserais-je dire que ça a fait démarrer son aventure musicale d’une manière fulgurante. Toujours être le 1er. C’est un système élitiste… mais à contrario on supprime la notation à l’école et on connaît la suite…🐁