Écrire dans la cour des grands

Mon propos d’aujourd’hui va peut-être faire grincer des dents, je le sais.
Mais tans pis, je me lance, quitte à bousculer quelques personnes.

ecrire-un-livreOn me confie régulièrement des manuscrits à relire, en partie ou en totalité. Généralement, le sujet traité a un certain intérêt mais sa narration est laborieuse. Elle manque de naturel, de simplicité, de finesse, le style est embarrassé. C’est souvent écrit avec emphase et sans invention. Tout est à revoir, à peaufiner, du début à la fin. Sans parler du titre et de la 4e de couverture.

Pour moi, cela tient à un problème de lecture
1 – Les auteurs lisent trop peu d’ouvrages
2 – Ils ne relisent pas assez leur premier jet

C’est en lisant beaucoup et régulièrement les auteurs à succès qu’on apprend à écrire. Á condition, bien sûr, de les lire judicieusement. Il ne s’agit pas de dévorer tous les livres mais de s’imprégner de ceux qui se vendent, de saisir le tour de main de leurs auteurs, leur adresse, leur habilité à décrire une maison en trois phrases et non en trois pages…
Quand on veut « écrire dans la cour des grands » il faut s’y rendre souvent, comprendre comment les écrivains s’y prennent. Voir comment l’écriture a évolué depuis notre adolescence, quand il fallait se taper les classiques au lycée puis les analyser en Université.

Un abonné me disait l’autre jour. « Je lis peu de livres mais beaucoup de journaux et de magazines. » Pour Flaubert, la presse était une école d’abrutissement parce qu’elle dispensait de penser. Ce n’est pas tout a fait vrai, mais pas faux non plus car rien n’élargit mieux l’esprit qu’un bon livre.

Autre problème récurrent, la plupart des débutants ne travaillent pas assez leur premier jet. Une fois la dernière ligne écrite, et un « OUF » de satisfaction exprimé, ils décompressent.
J’ai fini, s’exclament-ils, je suis allé jusqu’au bout !
  Ils pensent ingénument que le plus gros est fait, qu’il suffit juste de corriger les fautes, revoir quelques tournures de phrases, mettre l’ouvrage en forme et le glisser dans une enveloppe à destination d’une maison d’édition. Ils se trompent !

Je demeure en Gironde. L’écriture d’un bon livre est comparable à l’élaboration d’un bon Bordeaux. Dans les deux cas il s’agit d’une lente maturation, de patience et de soins.
Si l’on veut produire un bon livre, on ne peut pas se contenter du premier jet, il faut remettre tout son texte en question. Le survoler ne suffit pas, l’auteur doit prendre tout son temps pour revoir ses mots, entendre ses phrases, vérifier l’assemblage des chapitres. Il doit jouir de se lire et relire encore, parfois plusieurs fois. Quand on est passionné par l’écriture, on ne compte pas.

Ce n’est pas parce que l’école nous a appris à écrire en alignant des mots agencés selon la règle la plus simple – sujet-verbe-complément – qu’on est apte à écrire un livre. C’est suffisant pour écrire un courriel, une lettre de motivation ou un rapport, mais insuffisant pour se dire écrivain.

8 Responses

  1. Beautrellis dit :

    Quand on est romancier il ne s’agit pas de détailler, d’écrire une sorte de guide ou mode d’emploi pour aider les lecteurs à penser comme l’auteur, mais de raconter une histoire dont ils vont imaginer les décors, les situations et les personnages

  2. Pascal Perrat dit :

    Question à se poser à la fin de l’écriture d’un premier jet de roman : » Est-ce que l’histoire que je raconte permet à chacun de se faire son film à partir de ce j’ai écrit ? »

  3. soize D dit :

    Pour répondre à George Kassabgi : je crois qu’il faut être un peu double pour écrire, être à la fois auteur et lecteur : auteur pendant le temps de l’écriture ; lecteur pendant la relecture. C’est à dire être capable de se mettre dans la peau de celui qui va nous lire et – un comble !- qu’on ne connaît pas !
    Il faut être un peu dingue, quoi !
    Et en commentaire du billet de Pascal : j’entendais ce matin-même sur France Inter le poète Yves Bonnefoix. Pour justifier le fait qu’il n’a plus le temps de lire, il a dit « on ne peut pas être à la fois auteur et lecteur ». Sa remarque m’a déstabilisée, moi qui pensais qu’on apprend à écrire aussi en lisant les autres, même si on est « habité » par son écriture, son style. Bon, à la décharge d’Yves Bonnefoix : à 93 ans et avec la créativité magnifique qu’a le bonhomme, je comprends qu’on soit pressé d’écrire encore et encore, plutôt que de lire les autres !

  4. Stéphanie dit :

    Je suis d’accord ! Depuis j’écris régulièrement, je lis toujours autant mais je me suis rendu compte que je lisais différemment. A ce sujet, Dany Laferrière a écrit un ouvrage passionnant, « Journal d’un écrivain en pyjama » ou il est question justement de la lecture.
    Pour mon cas, 30 ans plus tard, je redécouvre les auteurs de mon adolescence; Maupassant, Hugo, Balzac, Camus, Garcia Marquez ou dernièrement Julien Green, quel bonheur !
    En ce moment, j’écris une nouvelle. Limitée dans le nombre de signes, j’en suis à mon troisième jet. Chaque mot compte ! Je fais la chasse à tout ce qui est inutile pour faire avancer l’histoire. C’est dur de tout remettre en question.
    Hier je relis, je découvre que mon personnage réagit bizarrement, que quelque chose n’est pas logique dans sa réaction, et vlan c’est reparti, il faut tout reprendre.
    Alors pour l’instant, la couv ou la 4eme de couv, pour le moment c’est vraiment le cadet de mes soucis.
    Bonne journée !

  5. i.levasseuri dit :

    Je confirma par rapport à cet article très bien vu. Je suis en train de lire La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, j’en suis à la page 270 sur 650 pas une seconde d’ennui dans ce roman?
    Donc , l’auteur a peaufiner son livre, ça ne fait aucun doute.

  6. Durand dit :

    Non seulement, il faudrait chercher une « bonne histoire », les mots pour le dire autrement que le voisin….mais il faudrait trouver un éditeur…ou tout du moins une distribution quelconque mais efficace!

    Je pense que je vais créer une ligne de livres d’au maximum 20 pages…avec un titre racoleur dans les deux extrêmes du moment….soit « Moi! »…ou « La confrérie coincée des agrégés d’Hergé » avec une quatrième de couverture débordant sur la cinquième…à imaginer!

    Quant au premier jet à travailler….pensais je, c’est comme en amour….!

    Mais vous allez encore interpréter de travers ce qui n’a surtout pas de sens unique, rien que du phénoménal, de l’inouï, du stupéfiant, le vrai bon côté de la vie, quoi!

  7. George Kassabgi dit :

    Je lu il y a une heure (quelle coincidence !) une recommendation d’un auteur anglais, E. Waugh en 1947, qui disait qu’après avoir écrit il faut surtout se demander comment le lecteur interprètera le texte. Fort bien mais encore faudrait-il savoir un tant soit peu ce que le dit lecteur a dans la tête. Et je me permet d’ajouter qu’au fond celui qui écrit (ainsi que le dit lecteur) devrait se distancer, se détacher, des pressions de partout (journaux et publicité et films et tv, entre autres sources de pression) en faveur du « faire ici et maintenant (autrement dit : repenser et critiquer sont une perte temps) »… pour tout dire : rien n’est simple !

  8. PEGGY dit :

    Bien sûr Pascal mais encore faut-il avoir un sujet qui intéresse une majorité de gens. Le livre le mieux écrit par un inconnu, comment décider un client ne serait-ce que de le prendre en mains et le feuilleter?

    Il y a la couverture et la 4ème, mais il y a tellement de livres avec des couvertures attirantes. Et encore pour le retourner et lire la 4ème ce serait déjà un succès.

    Bonne journée

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