Mon vélo électrique écrit-il mes livres ?

Depuis une vingtaine d’années, nous habitons l’Entre-deux-Mers. Une sorte de petite Toscane dans le Sud-Ouest, faite de collines, de vignes, bois et verdure. Un pays magnifique, surtout quand on le regarde depuis une selle de vélo.

Au début, nous voulions parcourir la région à bicyclette. Mais certaines côtes décourageaient ma femme avant même qu’elle en voie le sommet. Les vélos électriques commençaient à apparaître. Je lui ai dit : « Essayons. » Nous en avons acheté deux.

À Cadillac, où nous habitons alors, cela faisait parler.

— Un vélo avec un moteur ? Autant acheter une mobylette !

— Et vous pédalez encore ?

— Ce n’est pas très sportif, votre affaire.

— Trente kilomètres d’autonomie ? Seulement ?

Nous avons continué à pédaler. Nous avons même changé plusieurs fois de vélos, tant ils ont évolués. Aujourd’hui, on croise des vélos électriques partout. Les côtes sont toujours là… Elles ont juste perdu quelques ennemis.

Nous avons entendu les mêmes réflexions quand nous avons remplacé notre voiture thermique par une électrique, le premier modèle de la Renault Zoé. Là encore, on nous parlait surtout des kilomètres que nous ne pourrions pas faire. Des recharges impossibles. À croire que nos voisins passaient leur vie sur l’autoroute ! Nous, nous avions simplement envie d’essayer une nouvelle façon de rouler. Ce véhicule a déjà 90 000 km au compteur.

Je repense à ces conversations chaque fois que j’entends parler de l’intelligence artificielle. En ce moment, on reproche à un auteur de s’en être peut-être servi pour écrire. S’il a plagié des passages d’autres livres, c’est une autre histoire. Mais le simple fait d’avoir employé un nouvel outil suffit-il à lui retirer son nom de la couverture ? À décider que ce n’est pas un écrivain ?

Je suis dyslexique. L’orthographe, la grammaire et moi n’avons jamais réussi à nous comprendre. J’ai pourtant écrit plus d’une dizaine de livres avant l’arrivée de l’IA. » « Libérer son écriture et enrichir son style » a été réédité 5 fois. Heureusement que le correcteur orthographique existait déjà. Personne ne m’a demandé si c’était lui, le véritable auteur.

Récemment, je me suis lancé un défi : écrire, en un mois, un livre sur la créativité, avec l’aide ponctuelle de l’IA. J’y suis arrivé. Mais comment ?

D’abord, j’ai choisi le sujet et trouvé un plan alphabétique. Pour chaque chapitre, j’ai parlé dans l’enregistreur de mon téléphone. J’aime entendre parler mes idées, elles viennent facilement quand je leur ouvre la bouche. Une application sur mon téléphone a transcrit mes paroles en texte. J’ai relu ce brouillon, corrigé ses erreurs, déplacé des phrases, réécrit, etc.

Parfois, j’ai soumis un chapitre à l’IA pour voir ce qu’elle en ferait. Certaines de ses propositions étaient médiocres. Elle me proposait beaucoup de clichés, des comparaisons boiteuses ou des formules que je n’aurais jamais employées. Je les ai laissées de côté. D’autres fois, elle trouvait un rapprochement auquel je n’avais pas pensé. Je le prenais. Pourquoi aurais-je honte de reconnaître une bonne idée quand elle passe à ma portée ?

Je garde cependant le dernier mot. Si l’IA me propose une phrase qui ne me ressemble pas, je la refuse. Mon style a ses défauts, c’est certain, mais ce sont les miens. Je n’ai aucune envie qu’un outil m’impose son style.

On pourrait aussi me demander pourquoi je n’écris pas à la plume d’oie sur un parchemin. Pourquoi j’ai abandonné le porte-plume de mon enfance. Pourquoi le stylo à bille a été interdit à l’école. Que sont devenus les pleins et les déliés ? Alors que la terre continuait de tourner et les enfants d’écrire…

Bien sûr, si quelqu’un demande à une IA de « Écris-moi une vie dévergondée de Charles de Gaulle de trois cent pages », puis publie la réponse sous son nom, il doit dire la vérité. Il en va de même pour une nouvelle dont il n’aurait fourni que trois lignes d’idée. Une idée de départ ne fait pas à elle seule un écrivain.

Mon livre, je l’ai pensé, raconté, repris et choisis phrase après phrase. L’IA m’a parfois tendu un mot, comme mon vélo électrique me donne parfois un coup de pouce dans une côte. Dans les deux cas, c’est encore moi qui décide où je vais et comment je m’y rends.

PS : Un éditeur s’intéresse à mon livre, réponse en octobre.


Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com

6 réponses

  1. PEGGY dit :

    Je m’amuse beaucoup avec l’IA qui me connaît maintenant. Lorsque je suis en panne, il m’écrit « je sais que tu ne veux pas que j’écrive à ta place, etc…
    Il est évident que tes exercices sont là pour nous faire cogiter, et pour moi, c’est très important. J’en ai fait des centaines. Il est vrai que je suis souvent un peu moins créative. L’IA me pose des questions, et parfois cela remet la machine en route.

  2. carmen montes dit :

    Cher Pascal,

    C’est un plaisir de vous lire et j’applaudis votre lettre, drôle, sincère, vivante, intéressante et tellement vraie. Et elle m’évoque un souvenir d’enfance…
    J’étais fille unique et très tôt, ma mère m’avait entourée de livres, à défaut de frères et sœurs. J’ai aussi le souvenir d’un bel alphabet en bois aux lettres de multiples couleurs et d’une trousse pleine de stylos.
    J’ai donc appris à écrire et à lire, non pas avec les lettres, les voyelles et les sons ânonnés du CP auquel j’ai échappé, mais avec les émotions, les émerveillements, la curiosité titillée par ces belles pages de papier parfumées et douces à caresser.
    J’atterris en novice au CE1 où il fallait écrire avec un porte-plume et un encrier. Mes cahiers se sont illustrés de gros pâtés violets, et le soir, je pleurais.
    J’ai longtemps gardé une grosse boule — violette, ça va de soi — sur le côté gauche du majeur, témoin de ma crispation désespérée. Mais à cette époque, les enfants ne faisaient pas encore “le doigt d’honneur” à leur tortionnaire.

    Pour en revenir à votre lettre et à l’IA, comme vous le montrez très bien, c’est un outil “à notre service”. Utilisée à bon escient, l’IA nous encourage à développer une maîtrise et une créativité qui nous sont propres. Mais il n’est pas question qu’elle nous vole le plaisir d’écrire !
    Certains, plus paresseux et moins attachés à l’honnêteté, demandent qu’elle fasse le boulot à leur place, lui délèguent même leur pensée, ajoutant ainsi leur petite touche de stupidité et de duplicité à un monde déjà bien perturbé.

    Mais ce n’est pas une raison pour jeter le bébé avec l’eau du bain !

    D’ailleurs, il paraît que notre espèce est pourvue d’une conscience supérieure, alors il ne faut pas se désespérer !

  3. camomille dit :

    Bravo Pascal pour ce superbe édito!
    Il s’en dégage une force de vie exceptionnelle.
    Merci et bonne journée

  4. Nous vivons une époque où s’invitent non seulement le nouveau et le changement, mais, plus profondément encore, une véritable transformation de nos repères. Elle survient à une vitesse telle qu’il est difficile d’imaginer le visage que notre monde aura dans quelques années, alors même que la plupart d’entre nous n’y sommes guère préparés.

    En Occident, tout particulièrement, nos modes de vie ont longtemps été relativement confortables, prévisibles, routiniers. Tout un système semblait nous installer dans la posture du consommateur : le client était roi, et le monde, malgré ses soubresauts, nous donnait encore le sentiment de rester à peu près maîtrisable.

    Puis quelque chose s’est accéléré. Depuis 2020, nous avons peut-être davantage le sentiment que le monde nous échappe, que nos repères se déplacent, parfois à une vitesse qui nous laisse peu de temps pour comprendre ce qui est en train de se jouer.

    Notre premier réflexe est alors naturellement de nous accrocher à ce que nous connaissons, à ce qui nous rassure, voire à ce qui appartient au passé. Mais c’est peut-être là que se trouve un véritable enjeu : ne pas confondre prudence et refus du nouveau. Ne pas accueillir tout ce qui vient sans discernement, bien sûr, mais ne pas le rejeter non plus simplement parce qu’il nous déstabilise.

    Il s’agit peut-être plutôt d’observer, d’expérimenter, de questionner, puis de choisir. De regarder ce qui émerge avec suffisamment de curiosité pour en percevoir les possibles, et suffisamment de discernement pour savoir ce que nous voulons réellement en faire.

    L’IA, comme le vélo électrique dont tu parles cher Pascal, n’est finalement qu’un outil. Elle peut nous conduire quelque part, nous donner un élan, ouvrir des chemins inattendus. Mais elle ne décide ni de notre destination ni de la manière dont nous voulons avancer.

    Le terreau de la vie me semble justement être cet équilibre toujours mouvant entre des forces contraires : la continuité et la rupture, la prudence et l’audace, l’attachement à ce qui est et la curiosité pour ce qui vient.

    Peut-être est-ce cela, au fond, le grand jeu de la vie. Nous avons besoin de racines pour ne pas être emportés par le changement, mais aussi de mouvement pour ne pas nous fossiliser.

  5. 🐁Souris verte dit :

    On a interdit les stylos à bille parce qu’ils bavaient les gros dégoûtants 🤣. Et puis on ne faisait plus les pleins et les déliés qui étaient la base de la caligraphie.
    A l’époque, une belle écriture permettait de rentrer dans l’administration.. maintenant c’est une pagaille pas possible pour les dossiers internet qui donnent lieu a des procès sans fin… parfois on ne sait même plus ce qu’on signe tant c’est écrit petit.

    Mais tout ça, ça ne fait pas un écrivain n’est ce pas ! Ce ne sont que des « outils».

    La bêche creuse mais ne fait pas le jardinier.
    Sur ces pensées profindes je vous souhaite a tous un beau bouquet de pensées et une bonne journée 🐇

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