326e proposition d’écriture créative imaginée par Pascal Perrat

Il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition. Alors il décida d’éprouver du chagrin pour lui-même. Voilà comment il s’y prit, pendant qu’il était encore en vie

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Dessin de Bernard Leblanc

30 Responses

  1. Françoise - Gare du Nord dit :

    Il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition. Alors il décida d’éprouver du chagrin pour lui-même. Voilà comment il s’y prit, pendant qu’il était encore en vie.

    Et tout d’abord il lui fallait répondre à cette question primaire mais essentielle : « Qu’est-ce-que le chagrin ? »

    Du tourment ? Il connaissait, pour avoir été un perpétuel souffre-douleur
    De la peine ? Eternelle bête noire, accusé en permanence de tous les maux
    De la tristesse ? Contamment empêché de sourire en raison de dents gâtées
    De l’ennui ? Sans cesse esseule, promis aux sempiternelles parties de solitaire
    De la souffrance ? Toujours, pour être né sous une mauvaise étoile pour cause de naissance prématurée

    Il s’aperçut alors que cela tournerait vite court. En vérité, il s’était toujours lamenté sur lui-même s’estimant, éternelle victime expiatoire du mauvais sort, promis pour la vie à un destin funeste, jouet d’une conjuration tramée par un ciel de naissance hostile, persécuté par la fatalité.

    C’est ainsi qu’il décida d’en finir avec la vie. Le problème ? Trouver la bonne façon, expéditive et indolore, le vœu de tous les suicidaires en puissance, même les plus déterminés. Mais les options étaient nombreuses et peu satisfaisantes à ses yeux.

    L’asphyxie ? Impossible, il était équipé du tout électrique.

    L’empoissonnement ? Il avait terminé le dernier tube de barbituriques la veille.

    La pendaison ? Il n’y avait pas de plafonnier chez lui, il avait horreur de l’éclairage direct et avait opté pour des lampadaires halogènes 

    L’électrocution ? ERDF lui avait coupé l’électricité pour cause de factures impayées.

    La noyade ? Il avait obtenu son brevet de natation – 1.500 mètres nage libre départ plongé.

    La défenestration ? Il habitait un rez-de-chaussée

    L’immolation ? Il avait utilisé toutes ses boîtes d’allumettes pour construire une reproduction de la cathédrale de Chartres.

    Se tailler les veines ? Il n’utilisait qu’un rasoir électrique

    Se faire hara-kiri ? Il avait été exclu de la Fédération Française d’Escrime et contraint de rendre son sabre

    Se jeter sous une rame de métro ? C’était la grève générale à la RATP. Ou dans le vide ? Il résidait dans la Beauce

    Se tirer une balle dans la tête ? Il militait dans une association contre l’usage des armes à feu.

    Se jeter avec une voiture contre un platane ? Il n’avait pas le permis de conduire.

    Décidément, mourir était aussi compliqué que vivre.

  2. ROBERT Michel-Denis dit :

    En ce temps-là, la famille était un lien sacré. La pyramide des âges évoluait normalement pour nourrir l’arbre généalogique. Toutes les générations y trouvaient leur confort et leur place. Les réunions de familles étaient programmées dans ce sens. Et tout le monde était heureux de profiter du bien-être pour se retrouver et voir grandir les enfants de fête en fête. La confiance s’établissait, et avec elle la solidarité. Depuis qu’il avait perdu le femme de sa vie, tous les matins, il se réveillait avec la nostalgie.
    Ce jour-là, ils s’étaient réunis pour un repas de famille. C’était exceptionnel. Les temps avaient changé. « La coutume s’usait à cause de l’obligation de suivre la mode de l’individualisme, pensait-il. La solidarité entre les générations se perdait petit à petit. Les tensions déteignaient parfois sur les relations entre époux. Avec sa compagne, ils avaient eu la chance de ne pas être concernés par les pressions provoquées par le chacun pour soi imposé. »
    Il continua à y croire. Il s’inventa de nouvelles valeurs qui tiennent compte de la perte affective pour compenser. Mais son corps de quatre-vingt-dix-sept ans avait pris des habitudes de résigné. La douleur du deuil se reportait sur lui.
    Pour plaisanter, il disait que la peine d’avoir perdu sa compagne ne tiendrait pas dans le ballon d’une Montgolfière en vol. On l’interrogeait du regard en souriant. « Pour lui-même, il pensait que son chagrin relevait plus de la dimension du ciel et qu’il lui aurait volontiers confié sa peine pour qu’elle s’échappe dans le vent. Quand la boule multicolore reprend son souffle, elle part pour porter son message dans un ailleurs. Qu’elle emporte l’âme de son amie dans un paradis pour qu’elle s’amuse et y trouve réconfort ! Il s’inventa la thérapie de la douleur. Le mal devait partir car le mal-douleur s’immisçait pour devenir le mal dans les pensées. A force, il finirait par gagner.
    Il se dit alors : « Dans mon corps, des millions de cellules meurent tous les jours et d’autres naissent pour les remplacer. La mort fait partie intégrante de la vie. Qu’importe les deux soeurs, la nostalgie et l’illusion, demain je fais du sport ! »
    Il prit son déambulateur pour l’emmener promener à la déchetterie. Il réalisa son rêve. Il fit le tour de la Bretagne à vélo.

  3. Cécile dit :

    Il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition. Alors il décida d’éprouver du chagrin pour lui même. Voilà comment il s’y prit, pendant qu’il était encore en vie.

    Il commença par lister les diverses qualité qu’il s’attribuait à titre posthume. Chacun sait que les perfections d’un individu se multiplient après sa mort. Il s’agissait de ne pas déroger à la règle. Que ses caractéristiques soient avérés ou non n’avaient aucune importance. Aussi prit-il soin de tout inscrire dans un petit carnet qui ne le quitta plus.

    Qui, sinon lui même, pourrait exprimer comme il fut bienveillant, attentionné, tolérant, généreux, solitaire mais solidaire, calme et discret, appréciant les belle choses (apprécié des belles femmes), savourant les plaisirs de la vie sans abus et sans bruit. Et bel homme, ce qui ne gâchait rien, toujours bien mis, propre, écouté, respecté, consulté, apprécié, voir même envié. Et pourtant si modeste, si humble, lui qui sut rester si simple.

    Les mots tournaient dans sa tête, se rangeaient en éloge funèbre qu’il se récitait jour après jour, parfois même la nuit.

    Un jour gris de novembre, il quitta son travail pour se rendre chez le meilleur photographe et se faire tirer le portrait. Il fut très exigeant et s’arrêta sur de nombreux détails. Il commanda un agrandissement de la photo finalement choisie et la fit encadrer dans un cadre de bois sculpté.
    Le cadre trouva naturellement sa place sur la table de nuit. Pas un jour ensuite ne put s’achever sans un éloge récité de mémoire devant son double attentif et recueilli.
    Sa chambre se transforma en chapelle funéraire ; un lit, une table, le portrait entouré de bougies, un chapelet qu’il tenait dans ses mains jointes, allongé sur son lit, mimant sa mort, la souhaitant presque.

    Ses journées devinrent grises, ses yeux envahis par les larmes du matin au soir. Son cœur se serrait à la seule évocation de sa perte. Il se pleurait le matin. Il se pleurait le midi. Il se louait le soir.

    Ses collègues s’inquiétèrent tout d’abord, puis, devant son attitude hautaine, l’oublièrent peu à peu. Il vint de moins en moins travailler. Personne ne sembla s’en apercevoir. A peine remarquèrent-ils l’atmosphère plus légère en son absence.

    Lui qui mangeait déjà très peu en vint à oublier de se nourrir. Son chagrin lui suffisait, ses larmes le rassasiaient.
    Comme de bien entendu, il maigri et devint faible, fatigué de seulement lever le bras ou avancer le pied pour marcher.

    Il n’attendait plus le soir pour s’allonger sur son lit et réciter mentalement les mots qui l’honoraient, en vint même certains jours à ne plus se lever.

    Son plaisir était grand de se sentir à la fois triste d’être mort et heureux d’être si bien pleuré.

    Le jour de Noël, comme tous les ans depuis 36 ans, sa sœur sonna pour l’unique moment qu’ils partageaient encore. Elle sonna, patienta, sonna encore, appela, tambourina. Puis partit sans se retourner.
    Un peu vexée, elle se promit d’oublier ce frère qu’elle ne voyait qu’une ou deux heures par an, ce frère qui n’était pas si aimable ou agréable qu’elle eut pu le souhaiter.

    Revêtu de son costume, qu’il avait eu un mal fou à enfiler, il se tint allongé et silencieux tout le temps que résonna la sonnette de l’entrée. Il l’écouta appeler. Il l’entendit partir. Un petit sourire étira ses lèvres sèches. Il expira. Et reposa en paix pour des jours éternels.

  4. PEGGY dit :

    Il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition. Alors il décida d’éprouver du chagrin pour lui-même. Voilà comment il s’y prit, pendant qu’il était encore en vie.

    Il faut savoir qu’il passa par une longue période de mélancolie avant de trouver le moyen de ne pas en mourir.

    Étant curieux, éprouver du chagrin pour lui-même fut trop restrictif. Il passa des heures en librairie en espérant découvrir une idée. De livre en livre, il trouva comment aller plus loin dans cette émotion.

    Il fit une liste des traductions du mot « chagrin » en plusieurs langues.
    Des peuplades les moins connues il en choisit sept. Il décida de se rendre dans chacun des pays et découvrir la façon dont le peuple vivait ce mot.

    « Personne ne porterait le deuil de sa mort », cette déception devint un enrichissement. Il fallait d’abord trouver le moyen de se comprendre. Il refusa un traducteur, tant pis pour le temps que cela prendrait.
    L’accueil qu’il rencontra l’émut et se fut plus le rire que le chagrin qu’il partagea. Les gens ne paraissaient pas connaître ce sentiment, la mort faisant partie intégrante de la vie quelqu’en soit les circonstances. Ils n’avaient pas le temps pour le chagrin ou si peu. Trouver à se nourrir et d’autres activités vitales prenaient toute leur énergie.

    Au bout de quelques années, il ne chercha plus rien mais s’emplit de ces contacts fascinants.

    Il mourut heureux au cours d’un de ses voyages, comblé par toute cette chaleur humaine qu’il avait eu la chance d’accumuler. Personne ne portait le deuil de sa disparition, peu importait puisque les esprits de ses nouveaux amis suivaient sa dépouille.

  5. françoise dit :

    Il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition. Alors il décida d’éprouver du chagrin pour lui-même. Voilà comment il s’y prit . Il regarda les avis d’inhumation parus dans le journal local et tous les jours que Dieu faisait, ou presque, il participait aux cérémonies d’enterrement. Lorsque le cercueil descendait dans la trou, il imaginait que c’était lui et ses pleurs redoublaient.
    Un jour, la Veuve du défunt ,émue par tant de chagrin, vint vers lui et lui demanda quand il avait connu son mari. Au régiment Madame !
    Mais mon mari n’en a pas fait, il a été exempté pour raisons de santé.
    Penaud, il s’éloigna à grands pas , et jura qu’on ne l’y prendrait plus.
    Et c’est ainsi qu’il décida d’aller pleurer sur lui-même sur les tombes des hommes et femmes célèbres.
    Au Père Lachaise, il passait de longs moments devant leurs tombes, par exemple devant celle de Proust sur laquelle il y avait quelques madeleines.Comme il était affamé, il en goûta une, puis deux ; mais apercevant le gardien, d’un air détaché,après en avoir mis quelques-unes dans sa poche, il alla pleurer, comme une madeleine, devant la tombe de Jean de la Fontaine et murmura quelques-uns de ses vers qui lui revenaient en tête :
    la mort ne surprend point le sage
    il est toujours prêt à partir
    s’étant sur lui-même avertir
    du temps où l’on doit se résoudre à ce passage.

    Ce qui eut pour effet de redoubler ses pleurs.
    Par une journée pluvieuse, il projeta d’aller se mettre à l’abri au Panthéon. Pendant le trajet, il se rappela que son père avait signé la pétition lancée par Madame Mendès France dans les années 80 pour la panthéonisation de son mari.
    Quelques jours plus tard, il alla au cimetière de Montmartre sur diverses tombes dont celles de Gainsbourg – où il ne put s’empêcher de fredonner « le poinçonneur des lilas »- de Soupault
    dont il avait encore un de ses livres, de Guy de Maupassant qu’il avait lu et relu, de Beaudelaire. Il se rappela qu’on racontait, à son sujet, qu’il avait été enterré en sandwich entre sa mère et son beau-père qu’il détestait.

    Cependant, entre deux crises de sanglots, il se demanda s’il ne serait pas judicieux – s’il ne voulait pas être enterré dans une fosse commune – qu’il achète une place au cimetière, mais lequel ? Demain il se rendrait aux pompes funèbres les plus proches de son domicile pour se renseigner.
    Mais le lendemain on le transporta à l’hôpital après qu’il eût fait un malaise devant les tombes de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir.
    Le médecin diagnostiqua une maladie des glandes lacrymales et on lui donna les médicaments adéquats.
    Et il cessa de pleurer sur lui-même, non sans chagrin. Ses larmes lui manquaient et quelquefois il épluchait un oignon pour les faire venir.
    Il n’alla plus dans les cimetières, sur la recommandation de ses médecins, et maintenant il passait ses journées à la bibliothèque municipale et lisait les œuvres de ces gisants qu’il avait honorés de sa présence.
    Par contre, chaque dimanche il allait au Panthéon rendre visite, entre autres, à Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo, Sadi Carnot, Émile Zola, Jean Jaurès, Jean Moulin, Pierre et Marie Curie, André Malraux etc etc….et il leur lisait quelques pages de leurs œuvres. Aujourd’hui c’était le tour d’ Emile Zola dont le roman La Mort d’Olivier Bécaille commençait par cette phrase 
    « C’est un samedi, à six heures du matin que je suis mort après trois jours de maladie. Ma pauvre femme fouillait depuis un instant dans la malle, où elle cherchait du linge. »

    la semaine prochaine il lirait probablement à Voltaire son traité sur la tolérance.

    Pour lui ce n’était pas possible qu’ils soient indifférents à ses visites régulières et il espérait qu’ils seraient contents de l’accueillir parmi eux le moment venu. Aurait-il le temps de lire toutes leurs œuvres ? A cette pensée, il se remit à pleurer sur lui-même.

  6. Elle voyageait depuis si longtemps. Des jours et des jours. Elle venait de si loin. Là-bas, non, plus loin encore, de l’autre côté de l’horizon. Et le voyage était tellement monotone. Toujours le même glissement, toujours les mêmes embardées. La mer tellement immense. Elle se sentait perdue, au milieu d’autres comme elle et pourtant si seule. Si anonyme. Minuscule au milieu de cette vaste étendue d’eau.
    Longue, longue cette route.
    Sans fin ?
    D’autres, pourtant, lui avaient raconté.
    Elles lui avaient raconté l’ aventure. Et comment cela finirait.
    C’était le destin commun.
    Aussi, elle ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition. Elle n’était qu’une parmi une multitude.
    Alors elle décida d’éprouver du chagrin pour elle-même.
    Elle s’enroula douilletement dans un creux, et pleura, beaucoup, se liquéfia même, autant qu’elle le pouvait. Car elle savait que de la profusion de ses larmes dépendrait la profondeur de la mer. Et que plus la mer serait profonde, plus longue serait la traversée. Plus loin le rivage fatal, de l’autre côté. L’autre côté… ça sonnait comme une promesse, ce n’était que le terme et la mort.
    Elle s’étendit autant qu’elle pouvait, pour couvrir le plus large espace, et faire barrage à l’avancée des autres, de toutes ses forces.
    Elle entonna une chanson de la pluie, pour provoquer une belle averse. De l’eau, encore de l’eau, pour gonfler la mer, pour allonger le voyage et éloigner la fin.
    Elle se mit au diapason des autres et prit conscience de sa force parmi ses semblables. Et elle se laissa porter au milieu de la foule.
    Puis elle décida qu’il était temps maintenant de se résigner. D’accepter son sort.
    Alors elle s’abandonna sans résistance.
    Et elle imagina le sable rugueux qui lui gratterait le dos et les coquillages qui viendraient sceller sa tombe au moment où elle se laisserait mourir et s’effacerait sur une plage ensoleillée, comme tant d’autres vagues avant elle.

  7. ISABELLE PIERRET dit :

    L’etranger
    Il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition. 
    Car il avait enterré sa mère avec une distance certaine, comme insensible, et avait ensuite retrouvé une connaissance sur la plage d’Alger, avec laquelle il avait flirté. Après s’être faits une toile, il l’avait maladroitement embrassée : il n ‘était décidément pas à l’aise avec les manifestations d’émotions ou de sentiments.
    Puis, par malchance, son voisin Raymond l’avait embarqué dans une histoire sordide de violence conjugale, sans qu’il s’en émeuve, laquelle devait se clore par une vengeance et il avait fini par tuer un des Arabes liés à la victime . Il avait fini la besogne en lui flanquant encore 4 balles inutiles mais néanmoins réfléchies….
    Il n’éprouvait aucun regret pour cet acte, et il avait vécu son procès comme un chapitre incongru de sa vie, certes, mais inéluctable.
    Durant les 11 mois de l’instruction, il avait désarmé l’aumônier qui le visitait par sa froideur, son absence de regret et il avait épuisé le juge jusqu’à le pousser à dégainer un crucifix dans l’espoir d’éveiller une quelconque émotion.
    Alors il décida d’éprouver du chagrin…
    … difficile, quand on est si étranger à soi-même….
    Il s’est regardé dans sa gamelle de fer et « il lui a semblé que son image restait sérieuse alors même qu’il essayait de lui sourire. Il l’a agitée devant lui, il a souri, et elle a gardé le même air sévère et triste »
    Les prémices d’un chagrin pointaient enfin, vite balayés hélas, par une force intérieure colérique qui le projeta sur l’aumônier en hurlant. « Du fond de son avenir, pendant cette vie absurde qu’il avait menée, un souflel obscur remontait vers lui, à travers des années qui n’étaient pas encore venues, et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on lui proposait alors dans les années pas plus réelles qu’il vivait. Un seul destin devait l’élire lui-même » : Meursault

  8. AB dit :

    Il connaissait par cœur le chemin, de ce qu’il appelait ses couloirs à misère, il en avait fait le parcours tant de fois depuis le décès de sa femme adorée. Il connaissait les noms de chaque tombe qui conduisaient à celle qu’il allait honorer avec tant d’amour et de tristesse. Le temps avait passé et la peine que maintenant il maîtrisait, il lui avait fallu d’abord l’adopter comme une cruauté inacceptable et en faire une compagne, presque une amie.
    De tout ce temps de pleurs qu’il s’était accrédité, c’était presque une faute pour lui de ne plus ressentir cette densité d’émotion, de désespoir qui s’était avec le temps transformée en une visite plaisir. Il se disait qu’un jour il rejoindrait sur la dalle dans un petit coffret de marbre celle qu’il avait tant aimée et cela l’émouvait autant que cela l’apeurait. Il savait que ces lieux de silence n’étaient pas vraiment fréquentés et il en avait conclu que peu de monde, son tour venu, viendrait se recueillir et pleurer devant leurs deux âmes défuntes.
    Il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition.
    Il avait cogité assez longtemps, s’était même renseigné auprès d’un employé de pompes funèbres qui, étonné s’était mis à rire étonnamment lui précisant que plus le défunt était connu plus il y avait de chance qu’il soit pleuré mais que cela restait aléatoire.
    Il s’en était allé s’asseoir sur un banc et désespéré comme lors du deuil de sa femme, il se remit à pleurer. Des larmes sincères pleines de désillusions et d’amour perdu. Seul, si tellement seul, il n’avait plus qu’à se laisser mourir là, sur ce banc public au milieu de ce joli jardin. C’est ainsi qu’au milieu de ses hoquets il entendit une petite voix enfantine dire :
    – Dis, maman, pourquoi il pleure le monsieur ?
    – Monsieur, puis-je vous aider ? aujourd’hui c’est le jour du printemps, je vous prie de me sourire et d’aller mieux, l’interpella gentiment la femme.
    Puis, elle s’en alla.
    Le lendemain, sans savoir pourquoi, il revint sur le même banc, peut-être l’envie de retrouver ce bambin et sa mère. Ils ne vinrent pas, étonné alors, il décida d’éprouver du chagrin pour lui-même et se remit à pleurer, une jeune fille puis, un tout aussi vieil homme que lui vînrent tour à tour, le consoler. Il y prit goût, comme une friandise de fin de repas et tous les jours à la même heure, il s’asseyait sur son banc, pleurait à n’en plus pouvoir jusqu’à la récompense suprême, la consolation. Souvent, des caresses que quelques couples lui donnaient affectueusement sur la joue, il arrivait parfois qu’une bise mouillée d’un petit enfant soit déposée sur ce visage humide mais, ravi. Il y avait toujours, quelqu’un, là, pour lui.
    Il ne manquait aucun jour, se savait même attendu et ainsi des mois puis des années passèrent, l’homme qui pleurait s’était fait un réseau et n’avait plus du tout envie de pleurer et ne pleurait plus du tout mais on l’avait surnommé ainsi «l’homme qui pleure» car au début, il avait tant pleuré, un peu comme l’apprentissage d’un métier, il en avait d’abord étudié la technique, puis l’avait pratiquée avec application et l’excellence du savoir-faire était arrivée. Petit à petit, des jeunes filles qui plus tard devenues maman l’adoraient comme des enfants adolescents rendus hommes et femmes fiers d’être son ami.
    Le jour de son enterrement, l’église bondée transpirait la peine du départ de « l’homme qui pleurait ». Il l’avait voulu mais, jamais il n’y aurait cru, pourtant c’était bien lui qu’on pleurait.
    Lorsqu’on passe dans ce jardin, il y a un banc sur lequel est inscrit « L’HOMME QUI PLEURAIT », personne ne passe s’en un regard attendri sur ce banc.

  9. Jean-Pierre Peyrard dit :

    Après avoir mûrement réfléchi – je m’étais installé devant le miroir fixé sur le mur en face du fauteuil dans lequel je m’assieds pour penser – je suis parvenu à la conclusion définitive qu’il est impossible de prononcer « mort » après « je suis », puisque je dois être vivant pour dire « je suis mort » et qu’il n’est pas possible d’être l’un et l’autre en même temps : c’est « to be or… » et non « to be and… ».
    Par souci de rigueur scientifique et malgré l’indiscutable évidence apparente du raisonnement, je me suis dit que la théorie, toute fine qu’elle fût, ne suffisait pas et qu’il fallait vérifier. Je précise en passant qu’il est en revanche tout à fait possible d’écrire « Je suis mort » puisque, sur le papier, « Je, est un autre », comme on sait. Je passe, donc.
    J’ai alors tenté le coup de l’imprononçable, pour être bien sûr. Je me suis allongé, j’ai fermé les yeux et annoncé à voix haute « Je suis mort ! ». Pour voir.
    Après quelques jours d’attente immobile – il faut du temps pour que se manifeste la réaction à une telle annonce – j’ai lentement soulevé une paupière avant d’ouvrir les yeux.
    Personne.
    Je suis sorti du cercueil capitonné installé dans l’abri construit sous ma maison, j’ai réajusté et épousseté mon costume du dimanche que j’avais revêtu pour l’occasion et avant de me rasseoir dans mon fauteuil pour poursuivre ma réflexion, j’ai ramassé du bout de mon index un peu de la poussière tombée sur le miroir et me la suis appliquée entre les deux yeux en marmonnant « Pulvis es et in pulverem reverteris ! ».
    Quand j’ai estimé très suffisante ma propre réflexion, je me suis levé pour consulter le calendrier sur lequel je barre chaque jour d’un trait de crayon.
    Six mois étaient passés depuis le cataclysme du 7 mai.
    Je suis remonté au rez-de-chaussée et j’ai entrebâillé la porte. C’était le même champ de ruines. J’ai plissé les yeux pour tenter de distinguer une forme humaine dans l’épais nuage de cendres.
    Personne.
    J’ai constaté que j’avais épuisé mes désirs et j’ai pensé à Raphaël de Valentin.
    Alors, je suis rentré, j’ai constaté que le miroir ne réfléchissait plus, je me suis assis sur une chaise et j’ai pleuré.

  10. Dameleine dit :

    Cela faisait des années qu’il passait tous les jours devant l’agence des pompes funèbres. Parfois il s’arrêtait devant la vitrine pour observer l’évolution des pierres tombales. Il remarquait les nouvelles tendances, s’intéressait aux articles funéraires, parmi les urnes, les couronnes, c’était surtout les plaques qui retenaient son attention. Les unes portaient la douleur de la veuve et des orphelins, les autres les regrets éternels de la fratrie, des oncles, tantes, cousins, ou encore les condoléances des voisins et collègues, les souvenirs d’amitiés profondes… Un jour il était resté longtemps absorbé par un message qui disait « les étoiles entre elles ne parlent que de toi ». Soudain tout le poids de sa solitude lui était tombé dessus, en se demandant  » et moi, qui parlera de moi ?  »

    Pas d’enfants, ni parents, ni amis, il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition. Alors il décida d’éprouver du chagrin pour lui-même. Voilà comment il s’y prit, pendant qu’il était encore en vie. D’abord il pris rendez vous avec le conseiller funéraire de l’agence, qui se révéla être une conseillère. Depuis qu’il n’y avait plus de vendeurs dans les magasins, il avait pris l’habitude de se conseiller tout seul pour ses vêtements, chaussures et autres achats et il avait perdu l’habitude qu’on s’occupe de lui. Cette conseillère qui l’écoutait avec beaucoup d’empathie, lui rappelait sa mère et il se sentit tout de suite à l’aise pour lui confier ses besoins. Elle lui proposa les diverses options « prévoyance obsèques » parmi lesquelles il opta pour la formule complète contenant : les démarches civiles, les soins de conservation, le cercueil, le transfert au funérarium, l’organisation de la cérémonie, une annonce nécrologique dans le journal local, la concession au cimetière avec caveau et pierre tombale. Comme la formule ne prévoyait l’installation du caveau qu’après le décès, la conseillère lui proposa une option spéciale et un mois plus tard il put se recueillir sur sa propre tombe en granit rose gravée à son nom, avec sa photo, sa date de naissance et l’espace pour y ajouter plus tard celle de sa mort. Sur la pierre tombale il installa la plaque avec le message « les étoiles entre elles ne parlent que de toi », une couronne de fleurs en faïence et un grand vase dans lequel il prit l’habitude de déposer chaque semaine un bouquet de fleurs fraîches.

    Tous les jours il allait s’asseoir sur un coin de sa tombe et là accompagné du chant d’oiseaux dans les ramages, il se confiait la tristesse et le manque de lui même. Souvent il se laissait aller à pleurer et il en éprouvait d’immenses bienfaits. Lui qui jamais jusqu’alors ne s’était autorisé la moindre larme, il s’abandonnait avec volupté dans son chagrin.

    © Dameleine février 2017

  11. Catherine M.S dit :

    Il ne se faisait aucune illusion
    Personne ne porterait le deuil de sa disparition
    – Tu as appris la nouvelle ?
    – Ben non ma belle !
    – Il est mort
    – Mais qui ça ?
    – Le chagrin, ce matin
    – Alors là bon débarras
    Il pesait vraiment trop lourd sur nos estomacs
    Tu te rends compte que depuis tout petits
    Il ne nous lâchait pas ?
    Allô maman bobo dès la cour de récré
    Et puis ados aux premiers boutons d’acné
    Tiens l’autre jour encore
    Ma bonne amie Lydie
    A pleuré toutes les larmes de son corps
    Quand son mari lui a annoncé
    « J’ai rencontré la femme de ma vie »
    Mais au fait de quoi est il mort ?
    – Une brouille, une carabistouille , une bisbille
    Une simple querelle de famille
    Mais une petite peine jalouse , une cousine éloignée
    L’ a bel et bien buté
    – Bien fait ! on ne le regrettera pas celui – là
    Il est vrai qu’à son enterrement, bizarrement, aucune larme n’a coulé. ..

  12. Sylvie W dit :

    Il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition. Il serait le dernier, il n’y aurait plus personne après lui. ll avait vu tous ses compagnons tomber un à un. Même les plus jeunes, les plus vifs, les plus solides. Personne n’y échappait. Il savait qu’un jour il s’écroulerait lui aussi de tout son long, sous les coups et les blessures contre lesquels il ne pourrait rien.

    Il n’y avait plus rien de vivant sur cette terre où il avait passé toute sa jeunesse. Son temps était compté, la mort pouvait l’emporter d’un jour à l’autre. Il était devenu frêle, chétif, lui si large d’épaule, qui protégeait, abritait et qui recueillait malgré lui les confidences. Il ployait maintenant sous le poids de la solitude et des mauvais traitements. Personne ne venait plus s’asseoir près de lui, chuchoter des secrets à son oreille ou placer des billets doux dans les pores de sa peau. On lui crachait régulièrement à la figure et on jetait des ordures ou des gravats à ses pieds.

    Voyant sa fin arriver, il décida de se replier sur lui-même, de se fermer aux martèlements incessants qui se rapprochaient, de durcir son écorce et d’écouter son cœur, de retrouver ses racines et avec elles sa vie d’antan et les meilleurs souvenirs de ses soixante-cinq printemps. Il avait été planté là par hasard et avait grandi au milieu de cette cour. Personne ne lui faisait ombrage, il avait une belle place pour lui. Il était devenu majestueux quand l’endroit avait été peu à peu déserté. Un jour, les façades et les arcades s’étaient écroulées sous des murs de fumée, la fontaine avait été soufflée, mais lui était resté debout sans plier.

    Un matin, alors qu’il pleurait doucement sur sa vie, il entendit des pas autour de lui, des murmures, des paroles, bientôt des cris. Son écorce frissonna, il n’avait pas ressenti cela depuis longtemps. Il sortit de son cocon, gonfla le tronc et étira ses branches. Sous la frondaison, ils étaient des centaines à scander : n’assassinez pas l’arbre du quartier !

    ©Sylvie Wojcik

  13. MICHEL ROBERT dit :

    Tout à coup, Labrousse reçoit de son patron, sur son smartphone, la photo d’une espièglerie écrite sur l’entrée du palais : « C’est celui qui le dit qui y est ». Le tagueur avait encore frappé.
    Labrousse ne fut pas surpris. D’où il se trouvait, il percevait les inscriptions qui barraient l’harmonie des colonnes grises. Le son du biniou avait coupé Personne dans son élan. Par politesse, le commissaire l’invita à poursuivre. Il s’était habitué à ce nom zarbi, d’autant que ce n’était pas le sien. C’était bien pratique pour signer les articles.
    Ce personne était quelqu’un ! C’était le journaliste qui rapportait les potins de la ville dans la Gazette du Samedi. Ce matin-là, ils s’étaient installés tous les deux, au bout de l’allée piétonne qui descendait jusqu’à la place pavée, à la terrasse du café Saint Marc, en face de l’église. Ils entretenaient leur amitié depuis le rachat du journal par un quidam de la presse.
    Les deux hommes ne s’étaient pas donné rendez-vous. Ils avaient sans doute été inspirés par un sujet de conversation qu’ils ne connaissaient pas, à l’instant où ils décidèrent de s’émoustiller les moustaches. Les pierres anciennes de l’endroit convivial les aimantaient, à moins que ce fût la lumière qui élisait domicile sur le porche de l’église et chassait doucement l’ombre vers les rues commerçantes. Labrousse admiraient les statues qui prenaient un ton rosé sous le soleil. L’entrée de la basilique était si jolie qu’un parjure pleurerait le reste de sa vie s’il devait apprendre l’histoire de chacune de ses ciselures.
    Personne ouvrit son journal et se colla le nez dans ses rubriques. Il se plongea tellement qu’il en oublia son voisin.
    Labrousse détacha son regard du visage d’un saint béatifié, pour machinalement le poser sur le titre de la une que Personne lui montrait inconsciemment. Le gazetier lui donnait le sentiment de le bouder. Celui-ci avait l’air de s’enfermer dans ses qu’en dira-t-on. « Un bavard se cachant derrière son papier, ça fait un peu égocentrique, se dit Labrousse. » Il l’imagina en train de corriger mentalement ses canulars sous la protection d’un rideau fragile. Soudain Personne eut une réaction inopinée. D’un geste brusque, il chiffonna son canard en maugréant.
    Dans la même seconde, Labrousse reçut un nouveau message. Son directeur le sommait de : « Retrouver le gugusse ayant inscrit cette stupidité infantile qui ternit la gloire de mon palais, et ceci, immédiatement !  » Mais Labrousse avait une urgence. Il venait de s’apercevoir que dans le titre « LAGAZETTEDUSAMEDI », était inscrit en surimpression : « La publicité existe depuis deux mille ans ». Il se promit d’élucider ce nouveau mystère subliminal qui venait de tomber.
    L’humeur devenue orageuse de Personne ne découragea pas Labrousse. Il aurait une explication rationnelle sur cette insertion dans le titre. Cependant, il n’avait pas remarqué que l’écrivain le zyeutait depuis un moment, son journal transformé en torchon entre les mains. Dans une colère qui écumait la salive aux commissures de ses lèvres, il lança l’article sous les yeux de Labrousse. Ses lunettes cerclées de roux glissèrent sur son nez :
    – Regarde, dit l’homme révolté.
    Labrousse, par association d’idée pensa au tableau de Dali représentant Voltaire. Ca n’avait rien à voir, à priori, mais en approfondissant, si. Il garda Voltaire sous le coude pour se le rappeler plus tard. Il lut l’encart de la deuxième page que Personne lui montrait. En plein milieu, et en gros titre, était placardé : « SCANDALE AU BAR DE L’ESPLANADE Le député Phébus ne fait pas dans la nuance, il licencie l’employé Labrume devant les caméras. Le « CASSE-TOI POV’CON » était inscrit en plus gros que le scandale. Labrousse ne vit rien de choquant, à part l’insulte faite au subalterne.
    – Et alors, il est où le problème, dit-il, étonné ?
    – J e lui avais dit d’écrire « CASSE-TOI PAUVRE CON et non POV’CON, ça fait paysan !
    Labrousse sourit dans sa barbe. Le POV’ se trompait de nuance. En plus, il a des préjugés.
    – Et alors !
    – Et alors, répéta Personne, je vais être licencié à cause d’une faute d’orthographe.
    – Non certifia Labrousse. Tu ne seras pas licencié, par contre, ton patron le sera.
    Phébus ! Mais il n’a pas de patron, lui !
    – Si ! Biensûr que si, l en a un, assura Labrousse !
    Labrousse pensait à son tagueur, il s’apprêta à prendre congé. Il paya son exprès et dit :
    – Un bourgmestre qui insulte son employé en public n’est pas crédible. Comme on a le même patron tous les deux, je vais m’adapter ailleurs avec nuance. Puis il ajouta : A ta place, j’écrirais un nouvel article, style Rocambole avec tous les retournements de situations possibles que j’afficherais en gros titre, en début de page sportive :
    LE SOLEIL CHASSE LA BRUME !

  14. ourcqs dit :

    Il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition. Alors il décida d’éprouver du chagrin pour lui-même. 
    Famille disparue depuis longtemps, anciens collègues dispersés et perdus de vue, de toute façon tous inintéressants, amis proches défaillants, voisins réduits aux strictes relations de politesse, car ils deviennent vite encombrants voire envahissants, il décida d’éprouver du chagrin pour lui-même. Il commença à s’apitoyer sur sa petite personne, il se laissa aller
    « tu es un grand incompris, tu as sombré dans la routinologie, tu n’as pas essayé les stages de développement personnel, d’aptitude au bonheur, ( peut-être sur le palier ou au coin de la rue ) au mieux être, week-ends de rire comment se faire des amis. Tu t’es moqué des rencontres virtuelles, tu étais tellement bien tout seul !!  » et il conclut :
    mon meilleur ami c’est moi ….

  15. Jean-Pierre dit :

    C’était un salaud et un traître. Il le savait, car il avait découvert dès l’enfance les inconvénients de la gentillesse et de l’honnêteté.
    Mentir, ne pas tenir sa parole, dénoncer les autres, les agresser par surprise, c’était l’assurance d’être respecté, à défaut d’être aimé.
    Toutefois, il savait aussi que tout escroc, s’il veut réussir, doit avoir une apparence impeccable et une politesse exquise. Ce qu’il travaillait chaque matin devant son miroir, et il faut bien dire que le résultat était plutôt convainquant.

    Il avait trouvé un métier qui lui convenait parfaitement : assureur.
    Il avait un talent extraordinaire pour décrire avec lyrisme toutes les catastrophes susceptibles de s’abattre sur la vie ou les biens de ceux qui s’adressaient à lui.
    Il proposait des contrats coûteux garantissant une indemnité substantielle en cas d’invasion des extra-terrestres et d’autres risques du même genre.
    Son imagination était fertile pour trouver des bonnes raisons de ne jamais payer les risques qu’il avait lui-même assuré : défaut caché qui n’avait pas été déclaré, etc.

    Il avait gagné beaucoup d’argent, mais il n’avait guère confiance dans les banques, ni dans les assurances. Alors il préférait le jouer au casino. Et un jour, il a tout perdu.
    Heureusement pour lui, il avait pris soin de contracter une assurance chez un concurrent honnête (il y en a), et a pu obtenir une rente convenable grâce à une fausse déclaration (on ne se refait pas).

    Il était maintenant à la retraite.
    Il n’avait plus de pigeon à arnaquer, ni de malheureux assuré privé de ses droits pour avoir négligé une obligation en tout petits caractères au milieu des 4 pages des conditions particulières du contrat.
    Aucune femme n’avait pu rester avec lui. Il était seul, et s’ennuyait ferme.
    Il commençait à penser à sa propre fin et à la misère de savoir que personne ne porterait le deuil de sa disparition.
    Alors, plutôt que de se suicider par désespoir, il a décidé de s’adresser à un psy choisi au hasard, qui au bout de nombreuses séances à 70 euros, lui a proposé le marché suivant :
    – Je m’engage à venir personnellement pleurer sur votre tombe à condition que votre décès arrive au plus tard 15 jours après votre dernière séance avec moi. Je m’occuperai de tout.
    – Et si mon état de santé ne me permet pas…
    – Vous avez 15 jours. En cas de doute, n’hésitez pas à prendre ceci (il lui tend un flacon). 60 gouttes, ça devrait suffire. Comme d’habitude, vous me devez 70 euros. Au revoir Monsieur.

    Très attristé d’avoir trouvé plus escroc que lui, il a commencé à s’apitoyer sur lui-même et a éprouvé du chagrin pour la première fois de sa vie. « Quelle tristesse de ne pas pouvoir vérifier si quelqu’un vient pleurer sur ma tombe ! ».
    Il a donc pris les 60 gouttes prescrites par le psy pour en finir.
    Et il a beaucoup pleuré, car c’était une préparation à base d’oignon concentré.
    Maintenant, il savait que 60 gouttes lui suffisaient pour avoir du chagrin pour lui-même.

  16. Zéphyra dit :

    Il est au bord de la vie.
    Un souffle. Un cri. Un pleur.
    Puis le silence.
    Déjà abandonné.

    Il aime la solitude de sa vie.
    Pas de cris. Pas de larmes.
    Un inconnu.
    Simple. Modeste. Transparent.

    Sa vie, à lui, est dans sa tête.
    Belle. Intense. Colorée.
    Les autres l’appellent
    L’Autiste.

    Il est au bord de la mort.
    Aucun chagrin. Aucune peur.
    Il sait l’envers du décor.
    Il part. Serein.

    Une semaine plus tard, il fut découvert.
    Endormi à jamais dans son fauteuil défraîchi.
    Entouré d’une multitude de tableaux.
    Peintures abstraites, lumineuses, poignantes.

    Des chefs d’œuvres !

    Les autres s’étaient trompés
    D’une lettre seulement.
    Dorénavant, ils l’appellent
    L’Artiste.

  17. Clémence dit :

    Il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition. Alors il décida d’éprouver du chagrin pour lui-même. Voilà comment il s’y prit, pendant qu’il était encore en vie.

    La bâtisse était, ma foi, bien belle et majestueuse lorsqu’ « il » s’y présenta.
    Son art et sa réputation y étant arrivés avant lui, il se permit de se présenter en habit d’une grande douceur, de couleur crème.

    Il y prit ses quartiers dans la plus grande discrétion. Sa vie n’était que calme et volupté.
    Lumières douces, mains veloutées, matières éclatantes. Quelques griffures de temps à autres, mais sans séquelle aucune.

    Il se fit prier, quémander, avec insistance. Il était l’unique. La référence absolue. Ses connaissances étaient sans limites. Le passé, le présent et même l’avenir. Rien ne lui échappait.
    Et c’est ainsi, qu’un soir d’orage, il eut l’intuition de sa disparition certaine, sans pourvoir pour autant en déterminer la date précise.

    Alors, il choisit ses plus beaux atours : franche émeraude, profond lapis- lazuli et éclats d’or. Il les déposa dans un coffret de bois précieux. Il était dans la nudité la plus absolue.

    Personne ne porterait son deuil . Lui non plus d’ailleurs. En éprouverait-il du chagrin ? Peut-être … si ce n’est le chagrin de perdre un compagnon de longue date.
    Par un soir d’été, il sortit de la bâtisse en quête de renouveau. Il revint peu de temps après et ne fut nullement déçu !

    En quelques semaines, il retrouva tout son lustre. Plus beau, plus fin, plus racé que jamais. Une nouvelle vie s’offrait à lui, mais il en connaissait la fragilité, la vulnérabilité. Sa soumission à la docilité n’en fut que plus grande. Ainsi, il put à nouveau recevoir les confidences les plus secrètes, les rêves les plus fous, les prédictions les plus effrayantes.

    La sagesse ne l’ayant jamais quitté, il repensa au concept lié de la disparition et du chagrin.
    Quelqu’un porterait-il son deuil? Lui qui ne s’offrait qu’aux nobles, aux nantis ?

    D’années en années, l’ombre de sa mort s’étirait.
    Le coup fatal lui fut porté. Dans un dernier râle, qu’il avait pris soin de mettre en scène, il coucha ses derniers rêves sur le plus blanc des vélins.

    Personne ne le pleura. Ce fut même une grande liesse !
    La culture s’ouvrait à tous. Les idées se répendaient comme des traînées de poudre. Et il fut le premier surpris à se sentir revivre.

    Sur ses dernières parures, d’habiles lettres dansaient en recettes fabuleuses.
    Tel le phénix, il renaissait de ses cendres et s’apprêtait à la vie éternelle.

    Il était incontournable et invisible à la fois, on pouvait l’oublier au profit de ce qu’il dispensait.
    Il se crut éternel, dégagé de toute crainte de disparition, de toute sensation de chagrin.

    C’était sans compter sur un jeune croqueur de pommes qui bidouillait dans son garage. L’euphorie s’empara de tous… sauf de lui… qui fut à nouveau ravagé par ses peurs.
    Sa superbe s’étiolait de jour en jour, son rayonnement se rétrécissait comme une peau de chagrin, à l’instar du Talisman d’Honoré…

    Il se mura dans un silence assourdissant, se replia sur lui-même jusqu’à disparaître le jour où il entendit un homme parler à un écran.

    De sa peau de bête, il s’était dévêtu.
    La déchéance l’avait conduit aux cuves à chiffons,
    Son ultime chagrin fut de contribuer à la disparition des forêts.

    © Clémence

  18. Yvette Leleu dit :

    Il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition.
    Alors, il décida d’éprouver du chagrin pour lui même.
    Voila comment il s’y prit.
    Il regarda dans le journal et porta son regard à la page 10. Là, il tomba sur l’annonce suivante. Nous avons le regret de vous faire part du décès de M.Lampres, mort de sa belle mort dans sa soixante seizième années.
    Sa veuve, ses fils et filles, neveux et nièces l’accompagneront en ce triste et long voyage en l’église de Saint Pers de Dieu. Priez pour lui.
    Là se dit-il en voila un bon et ainsi je pourrais constater par moi-même ce que peut faire une famille
    dans la douleur d’un être cher. Le lendemain matin, il se rendit en taxi au lieu ou devait se tenir la remise des fleurs et signatures du cahier de doléances. Il vérifia l’orthographe du nom et sans complexe écrivit ces quelques mots. » A mon ami trop vite parti. » et parapha d’une façon des plus illisible. Il accompagna ensuite
    ceux qui étaient vêtus pour la circonstance et posait sur les autres, un regard pour le moins peu amène lorsque ceux-ci étaient vêtus d’un jean et polo.
    Il pensa en lui-même que ces individus auraient au moins pu mettre une chemise et une cravate, » ou va t’on mon bon Monsieur » lui glissa une vieille dame._ Ah les manières se perdent n’est ce pas Madame! » _ Oui, le pauvre Maurice n’aurai pas aimer voir ces jeunes si peu vêtus, enfin, c’est ainsi. Au moins…ils ont fait le voyage pour le voir une dernière fois, il en sera heureux. Venez donc avec moi Monsieur, je vais vous conduire jusqu’à votre place. Il avancèrent ainsi le long de la travée et d’un geste sûr la Dame lui intima l’ordre de s’asseoir. il le fit en se disant que cette personne avait de la suite dans les idées puis…il assista comme beaucoup au long monologue du curé. Quand la procession s’engagea, il fit comme les autres et prit le chemin du cimetière communal. Là, il vit des hommes, des femmes sortant les mouchoirs, semouchant fortement et larmoyant. Des mains qui se tendent, des bras qui s’enlacent dans un étrange ballet. Puis, des petits avec des bouquets que l’on force à jeter sur le caveau de famille et qui finissent les larmes aux yeux. Lentement le cortège se désagrège il continu à suivre le groupe le plus important. Ils finissent alors dans la vieille demeure de feu Maurice Lampres. Sa veuve, accueille tout le monde d’un pauvre sourire et le bal des piques assiettes commence. Il écoute les mots vide de sens, les creux que l’on ne sait comblés. Et on mange, le vin, l’eau, la bière, coule et les gorges s’échauffent.
    Vient alors ce moment ou enfin on ose dire tout haut ce que l’on pensait du défunt. Et là, il comprend que loin d’être scandaliser par les mots entendus, il sait que cela se dit à chaque fois, c’est ainsi, le monde continu de tourné et les bons comme les mauvais se jugent en paroles. Heureux, il sait que le jour de sa mort sera presque identique à celle de feu Maurice Lampres à ceci prêt…Lui, il sait.
    y.

  19. Sacha64 dit :

    Il ne se faisait aucune illusion, personne ne porterait le deuil de sa disparition. Alors il décida d’éprouver du chagrin pour lui-même. Voilà comment il s’y prit, pendant qu’il était encore en vie.
    Le père de Paul décéda peu après sa naissance. Il s’étouffa en mangeant une cacahuète… pour une fois qu’il prenait l’apéritif !
    Sa mère le suivit de peu. Elle tomba dans la cuisine, en glissant sur la serpillère… pour une fois qu’elle faisait un tant soit peu de ménage !
    Pas de frère, pas de sœur, pas de cousin(e)(s), pas de grands-parents. Et évidemment ses parents n’avaient pas d’amis.
    Il y avait une vague petite-cousine du côté paternel, une vieille fille reçue de loin en loin. Le notaire l’avait culpabilisée, c’était elle ou bien l’orphelinat puis la famille d’accueil. Qu’allait-on penser d’elle si elle refusait, et puis c’était s’acheter pour sûr une place au paradis. Elle toucherait une aide de l’état pour subvenir aux besoins de Paul. Il n’était pas question de l’aimer, juste de lui procurer le gite et le couvert. Il porterait les vêtements que les enfants de la voisine ne pourraient porter. L’éducation nationale ferait le reste. Et c’est ainsi qu’il grandit, dans le silence et la grisaille d’une vie étriquée.
    Heureusement il y eut l’école. Et encore… il fut un peu le souffre-douleur de ses petits camarades. Pas la bonne marque de pantalon, des lunettes en cul de bouteille, une coupe de cheveux maison, un nez un peu trop en trompette.
    Le temps passa, la vieille petite-cousine mourut. Vint le temps de choisir un métier. Il devint facteur. C’est bien facteur, on travaille seul une grande partie du temps, on voit un peu de monde mais pas trop. On porte des mauvaises nouvelles, des factures, mais aussi des lettres d’amour, des cartes postales venues du monde entier. Et c’est ainsi qu’il devint un bon facteur, apprécié de sa hiérarchie mais pas de ses collègues. Il avait les défauts de ses qualités : trop ponctuel, pas revendicatif, jamais malade, pas bavard…
    Seul il avait grandi, seul il vivait, seul il mourrait. Ses nuits étaient peuplées de rêves d’accidents stupides (c’était de famille), de maladies rares et extraordinaires, d’épidémies fulgurantes. Invariablement le rêve s’interrompait sur l’image de son cercueil… et rien d’autre. Personne. Il n’y avait personne. Personne pour le pleurer. Il ne manquerait à personne. C’était triste et angoissant.
    La canicule de 2003 fit des ravages. Il en vint à déposer beaucoup plus que d’habitude des enveloppes bordées de noir dans son secteur… Cela n’arrangea pas ses affaires. Qui le pleurerait lui ? Qui ? Qui enverrait des cartes de remerciements ? Et à qui ?
    Alors il prit les devants. Il rédigea un petit texte, le fit imprimer sur des cartes ornées d’une croix et d’une colombe, glissa les petites cartes dans des enveloppes bordées de noir et les déposa au gré de ses tournées. Pas de nom de famille, pas d’adresse. C’était bien ainsi. Une par semaine. Il ne fallait pas exagérer. C’est ainsi qu’il reprit goût à la vie, grâce à une petite carte qui, pour la plupart du temps, finit déchirée en petits morceaux dans de multiples corbeilles à papier.
    « Le malheur de l’avoir perdu ne doit pas nous faire oublier le bonheur de l’avoir connu. Par votre présence vous nous avez montré combien vous l’avez aimé. Cela apaise notre douleur et nous réconforte. Paul restera pour toujours dans nos cœurs. Recevez notre profonde gratitude en ces moments si douloureux. »

  20. Grumpy dit :

    Toujours bien vif, rien ne laissait prévoir au vieux Marcel une mort prochaine comme la pressentit le laboureur de la fable de La Fontaine. Cette fable il l’avait apprise par cœur en Cours moyen. Il la récitait souvent :
    « Travaillez, prenez de la peine, un riche laboureur, et gna, et gna … »

    Laboureur il l’était et riche aussi. A en crever même. Peut-être que justement c’était ça qui allait le tuer. Mais des enfants, point. Alors n’ayant pas une âme d’Harpagon qu’est-ce qu’il en ferait de tous ses sous ? Question qui ne cessait de le tracasser au point de lui couper le premier sommeil que l’on dit être le meilleur, énervé, contrarié, sa glissade vers l’au-delà, bien lente jusqu’à présent, en prenait chaque jour un peu plus de vitesse.

    Il avait bien des neveux, des égoïstes, des ingrats, jamais une carte postale pour le Nouvel An ni un coup de fil pour s’enquérir de sa santé ou vérifier si sa solitude et son éloignement nécessitaient ne serait-ce qu’une petite aide, si une visite ferait plaisir.

    Oui, bien sûr, il dormait sur un sacré magot, mais ce n’était même pas lui qui l’avait entassé. Il s’était fait tout seul. Que voulez-vous, un laboureur, un paysan bien ordinaire, même pas beau garçon. Il était bien allé au bal quelquefois pour ‘essayer de fréquenter’ comme on disait, ni Fernande, ni Josette n’avaient voulu de lui, l’une lui préférant le facteur, l’autre le cantonnier, des fonctionnaires, c’était plus sûr. Quelles idiotes, si elles avaient su, leur facteur ou leur cantonnier ne leur aura laissé d’héritage que plein de gosses et des varices, alors que lui… Il fit une dernière tentative avec Denise, à elle non plus il n’avait pas plu, pourtant celle-là c’était la plus moche. Alors il avait renoncé.

    Il ne s’était plus intéressé qu’à son travail, développer sa ferme et la mettre en valeur, achetant un tracteur, ajoutant des lopins les uns après les autres, installant des étables pour un élevage de laitières, même que sa Rosalie avait eu le prix des plus belles mamelles au Salon de l’Agriculture 1951 (Leur arrivée au Salon, il en riait encore : à la descente de la bétaillère, affolée par la circulation dans la capitale, elle s’était échappée, c’est que ça court vite quand ça veut, et s’en était suivi une belle cavalcade avant que les pompiers ne la capturent, tè … ça leur avait fait un bon exercice.)

    Et ma foi, il en avait gagné des sous en vendant son foin, le lait, les veaux, eh oui, maintenant ça ne paie plus mais ça a eu payé. Mais ces sous, s’il ne savait pas quoi en faire, il avait su bien les placer. Pas tant couillon, il s’était pris au jeu monte et descend du cours de l’or qu’il suivait au jour le jour dans l’Écho du Bocage, c’est ainsi qu’il se retrouvait octogénaire couché sur un lit de lingots. Pour-de-vrai, même que ceux-ci lui faisant mal aux côtes, il s’était payé pour son anniversaire un Epéda *** (multi spires par-dessus le marché.)

    Alors, Il fallait d’urgence prendre des mesures. Mais quoi faire ? Il connaissait bien le proverbe disant que « le coffre-fort ne suivait pas le corbillard ». Eh ben, lui, il allait mettre fin à cette légende. Il acheta une concession perpétuelle, la plus isolée, celle tout au fond du cimetière. Il fit creuser le trou pour quand le moment serait venu mais prévint qu’il s’occuperait lui-même de la dalle.

    Et il mourut. Nom de Dieu ! Le mal qu’ils ont eu les croque-morts à glisser la dalle sur le trou. Ils en avaient vu de toutes sortes, mais des pesantes comme ça, jamais. Ils durent s’y mettre à six. S’ils avaient su ce qu’il contenait ce béton …

    Et de tous ceux qui l’avaient pris pour un pauvre type, pas un ne résolut l’énigme de l’épitaphe gravée sur sa stèle en lettres bien dorées : « Ci-gît MARCEL un homme en or ».

  21. Odile Zeller dit :

    Un joli texte, merci

  22. Odile Zeller dit :

    Inventer sa vie

    Après des années de dépression, seul,veuf, sans enfants et franchement casanier et ronchon, il avait décidé de laisser une trace derrière lui. Suivant les conseils avisés de sites en ligne il se mit en scène : ses parents, ses grands parents, son épouse, son métier, sa médaille du travail, ses voyages, ses vacances aux Baléares. Il enjoliva le tout, créa des onglets et attendit les commentaires. Rien ne vint ou pas grand chose. Quelques cousins lointains s’étonnerent de l’emphase de la présentation, du luxe de sa maison, des perspectives avantageuses de son jardin. Ensuite faute de réponses de sa part, ils allèrent voir sur d’autres sites.
    Lui s’enthousiasma alors pour le foot, la généalogie, les arts martiaux espérant attirer ainsi des visites. On ne fit toujours aucun commentaire il s’en irrita. Il persévéra incitant par ses commentaires à visiter son blog, a dialoguer avec lui. Il se mit à la recherche de copains de classe, de collègues de bureau et provoqua un flux assez constant de visite. Satisfait de cette réussite et des quelques bravos, persuadé qu’ainsi il resterait à la postérité, il fit une recherche avec son nom piur libellé. Tout en haut des occurrences il trouva un blog intitulé : concours du blog les plus con allez visiter … et suivait son propre blog.

  23. Cétonie dit :

    D’abord, il réfléchit, pas question de faire comme tous ces hommes, même célèbres, qui rédigeaient leurs oraison funèbres ou organisaient leur sépulture : cela ne ferait pleurer personne sur lui !
    Non, il ne s’agissait pas de pleurs, pour cela, il suffisait d’éplucher des oignons, il voulait bien éprouver du chagrin, avoir de la peine.
    Mais comment faire, pour un cœur dur comme le sien, qui jamais n’en avait ressenti?
    Pour cela, il alla trouver un « psy » réputé, et lui demanda « comment faire disparaitre un chagrin ? », pensant qu’il serait facile, en faisant exactement le contraire, de faire « apparaitre un chagrin », il serait alors facile de le diriger sur lui-même.
    Malheureusement, s’il réussit parfaitement à tomber dans une tristesse insondable en suivant rigoureusement toutes les recettes de l’auto-suggestion, il devint trop désespéré pour se l’appliquer à lui-même, et se laissa tomber de son bureau, au 15° étage.
    Il eut juste le temps de réaliser, durant les quelques secondes de sa chute, à quel point il allait se manquer à lui-même, et en eut vraiment du chagrin

  24. Laurence Noyer dit :

    Epreuve du chagrin en candidat libre

    INSTRUCTION
    Décider de faire son deuil par soi-même ne s’improvise pas, et nécessite de l’entrainement.
    Inscrivez-vous auprès du Conseil Des Grands Eplorés.
    Munissez-vous de mouchoirs, photos, souvenirs.

    PREPARATION
    Choisissez du chagrin véritable, sans fausses douleurs.
    Composez-vous un voile de tristesse, de vide, de pleurs, d’insomnie.

    EXAMEN
    Répondez aux questions suivantes:
    Que ferais-je sans moi ?
    Vais-je me manquer ?
    Comment remplir mon vide ?
    Comment me remettre ?

    TEST
    Subissez l’état d’engourdissement, de sidération.
    Supportez l’auto-flagellation.

    THESE
    Sujet : Funérarium, crématorium, columbarium, tous les chemins mènent à Rium.

    RESULTAT
    Vous serez autorisé à porter le deuil si vous avez réussi à le faire par vous-même, sans aucune illusion.

    RECOMMANDATION
    Portez-le comme une peau de chagrin.

  25. durand dit :

    Le chagrin, ça le connaissait bien. Depuis le temps qu’il reliait des livres, des vieux livres, des livres abandonnés. Ca l’attristait, tous ces feuillets, sans protection, gommés par les humidités de l’oubli.

    Il les récupérait donc, les déshabillait. Puis il découpait dans ses meilleurs cuirs des habits, des costumes, jamais rien d’uniforme pour ses amis, leur procurer de quoi faire face aux années, aux siècles…qui sait ?

    Ses amis, oui, car travail ou loisirs, les livres, avant tout l’avaient aidé à vivre.

    Comme eux, il se ridait. Peu manipulé, il ne craignait pas de casser. Il sentait bon, pourtant.

    Ses clients les plus fidèles avaient déjà traversé la rivière brumeuse. Personne ne lui avait envoyé de carte postale. Le nouveau paysage paraissait morose.

    A part son atelier, un chat râpé, il ne possédait qu’un caveau familial. Par mesure d’économie, il n’envisageait pas de voyager ailleurs ou autrement.

    Les parties d’osselets en famille, dans le temps, ça l’avait amusé.

    Il avait mesuré la pierre tombale. Jamais il n’avait emballé un tel volume. Les croupes de mulet, de chevaux…ne suffiraient pas. Il se procura en Afrique la pièce souhaitée.

    Le travail terminé, il s’autorisa une sieste.

    Les paupières fatiguées lui tombaient sur l’avenir.

    Il souriait en imaginant les futurs passants de cimetières filant devant son caveau, mi-sérieux mi- rigolards: « Ben dites donc, celui-là ,ça devait être un drôle de zèbre! »

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