1 avis sur écrit est souhaité par Waryam

1-avis-sur-ecritPain de campagne

Hammamet, en fin d’après-midi d’un fébrile mois d’Août.
Le soleil était maintenant plus clément. En clignant des yeux, j’arrivais même à le regarder en face. Nous avions eu du mal à nous arracher à l’eau.
Les enfants se chamaillaient encore, mais leur excitation ne tarderait pas à succomber aux bercements de la voiture. Dans le rétroviseur, leurs visages halés respiraient toutes les joies vécues pendant cette journée à la plage.
J’espérais trouver encore des vendeurs au bord de la route.
Du pain de campagne et une omelette feraient un bon dîner. J’en voyais un. C’était une enfant.
J’appuyais sur le bouton, la vitre automatique était descendue, découvrant un petit visage brûlé par le soleil.
– Bonjour. Donnes moi deux pains.
– S’il vous plait, prenez les quatre pains qui me restent, s’il vous plait. Comme ça, je pourrais rentrer.
– C’est loin chez toi ?
– Non. Deux kilomètres.
– D’accord, je vais les prendre mais tu rentres vite, avant qu’il ne fasse nuit.
– Merci madame, merci.

Tunis, en fin d’après-midi d’un rude mois de Février. Il pleut.
Le froid arrogant fige les plantes de mon jardin. Le temps est mauvais mais il est beau à voir, de la fenêtre de ma chambre chauffée.
Soudain, son visage me revient. Où est-elle ? Au bord de la route, attendant que quelqu’un s’arrête et veuille bien lui acheter les derniers pains qui lui restent ?

Je ferme les yeux et des flashs de sa vie défilent devant moi.
Toute la nuit, tu rêves, tu erres ; comment dormir sous ce fin drap ?
Par ce matin sombre d’hiver, où même ton lit est bien trop froid,
Tu te lèves tôt pour faire la guerre, à une journée pleine d’arias.
Tu fais tout ça pour tes trois frères, ta petite sœur et ton papa,
L’école, la bouffe, sont tellement chères, que son salaire ne suffit pas.
Pour les aider dans cette misère, tu ferais tout et n’importe quoi.
Tu te réveilles la premièr pour allumer le feu de bois.
Tu y vas toujours avec ta mère, ici les femmes, c’est fait pour ça.
La fumée brûle tes paupières, puis l’habitude reprend le pas.
Le premier pain cuit sur la pierre, apaise enfin ton estomac.
Tu vois ta mère qui récupère, le dernier pain avec ses doigts,
Ils sont rugueux bien que naguère, ils étaient lisses comme la soie,
Mais ses caresses sont si sincères, qu’elles sont pour toi source de joie.
Il faut faire vite et tu espères, que vous pourrez vendre tout ça.
L’autoroute est là, pas loin derrière et les camions passent déjà.
Sur le chemin, le froid vous serre et vous étouffe entre ses bras,
Vous marchez vite, la bouche amère, et sur le sol, tu entends ses pas,
Ils te murmurent une prière, qui chaque matin te donne la foi :
« Je remuerais, le ciel, la terre, si je pouvais t’éviter ça. »
Waryam

12 Responses

  1. Sylvie H. dit :

    Moi aussi, j’ai beaucoup apprécié la sobriété de la prose. Les émotions à fleur de mots, non dites, juste suggérées.
    Du coup, le poème est un peu plus raide, les rimes forcent la note.
    Vous vous dites plus à l’aise avec la poésie, Waryam, nous semblons être nombreux à vous trouver pleine de délicatesse dans la prose.
    Amicalement. Sylvie

  2. waryam dit :

    Merci pour m’avoir lu.

  3. Mémoire dit :

    Très beau texte, contenant beaucoup d’émotions en quelques lignes seulement. Bonne continuation

  4. Beautreillis dit :

    Beau texte. Le slam après, j’aime moins. Même si la musique est là

    • waryam dit :

      Par le texte d’introduction, je voulais en fait que la partie poétique soit mieux appréciée. J’y arriverais peut-être la prochaine fois.

  5. Delphine dit :

    J’ai aimé votre texte , sobre et j’ai ressenti une profondeur de vie . J’ai moins accroché aux rimes du poème , qui dégage beaucoup de beauté par ailleurs . C’est somptueux en tous les cas, vraiment ! Je vous souhaite tout le meilleur …

    • waryam dit :

      C’est vrai qu’une rime en « a » en fin de vers n’est pas ce qu’il y a de plus original. Néanmoins la rime en « ère » du milieu me paraissait compatible avec la tristesse de cette image

  6. Christine dit :

    J’aime beaucoup! Je trouve le poème très émouvant… il m’a tiré des larmes! Bravo!

  7. sylvie charmillon dit :

    Quel texte magnifique ! Bien écrit, à la fois poétique et sobre, il fait naître des images et des émotions. C’est tout ce que j’aime en littérature ! Merci et bravo.

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