Exercice inédit d’écriture créative 96

Un cardiologue est appelé
d’urgence au cœur de la forêt.

Expliquez pourquoi

8 Responses

  1. Clémence dit :

    Un cardiologue est appelé d’urgence au cœur de la forêt.

    Il s’était promis, à la fin de ses longues études, de visiter tous les continents du monde. Mais ce vœu s’était endormi profondément dans les cartons.
    – Plus tard, se répétait-il, plus tard, quand … Et les motifs invoqués étaient toujours prioritaires sur les rêves.

    Heureusement, le « plus tard » est arrivé et lui, toujours en bonne santé ! Avec bonheur et ravissement, il visita l’Europe (ce qu’il n’en connaissait pas encore) , puis l’Asie, l’Afrique, l’Océanie, l’Amérique du Nord.

    Cette année, enfin retraité, « docteur honoraire ès cardiologie », il avait fait le grand saut pour concrétiser un nouveau rêve. A savoir, vivre une année entière (et peut-être plus) en bordure de la forêt tropicale.
    Il s’était installé discrètement. Il ne voulait pas être « le touriste », mais un habitant respectueux de l’environnement et des hommes qui y vivaient depuis toujours.

    La journée avait été riche en découvertes, mais en fatigue aussi. En fin d’après-midi, il se reposa sous la terrasse et s’endormit, un livre sur les genoux.

    Il fut réveillé par un léger frôlement sur son bras. Il fit un mouvement de la main pour chasser cet intrus. Le frôlement se fit insistant. Il ouvrit les yeux. Devant lui, un drôle de petit bonhomme agité lui fit un laïus dans langage étrange. On aurait cru des roulements de cailloux ! Barrrarrabarara… Le petit bonhomme tendit le bras puis lui fit signe de le suivre.

    Ils s’enfoncèrent, main dans la main vers le cœur de la forêt. Mais après dix minutes de marche, avec la plus grande douceur, le docteur lui fit comprendre que le crépuscule n’était pas le meilleur moment pour….
    – Pour quoi ?pensa-t-il en écartant les bras en signe d’impuissance.
    Le petit bonhomme s’accroupit, se saisit d’une brindille et dessina une espèce de trépied, puis un deuxième, un troisième, un quatrième à l’écart et un cœur transpercé d’une espèce de caducée. Bara bara

    – Je n’y comprends vraiment rien …se dit le docteur ès cardiologie.
    Il regarda le petit bonhomme en se grattant la tête et murmura :
    – Je vais t’appeler Bara Bara !
    Le petit bonhomme partit d’un rire en cascades rebondissantes !

    Le lendemain matin, Bara Bara et le docteur partirent. Le petit bonhomme sautillait, roulottait ses mots et riait de bon cœur, le docteur était songeur …

    Ils arrivèrent au cœur d’une tribu de « Socrateas Exorrhizzas ».
    Un port de tête grandiose, des racines aériennes géantes ! Le docteur était ébloui par tant de magnificence. Bara Bara entraîna le docteur à l’écart, vers un singleton qui prenait une direction opposée à celle de sa tribu. Il se dirigeait tout droit vers un Matapalo.

    – Malheur, s’exclama, le docteur ! Ma- eurrrrrr, répéta le petit bonhomme, les larmes aux yeux…

    Le docteur n’écouta que son cœur. Il s’appuya sur le tronc du jeune Socrate Palmier. Il commença un long monologue…
    – Je comprends ton ardeur, jeune prince ! Je saisis les élans de ton cœur pour cette belle liane, cette Carmen brûlante et dévorante ! Je suis plus âgé que toi et crois-moi, j’en connais des histoires de cœur ! Prends garde ! Elle fera de toi ce qu’elle a déjà fait à d’autres. Elle te brûlera d’amour, jusqu’à te détruire…

    Le tronc du palmier fut parcouru d’un long frisson, ses palmes furent prises de convulsions, il tangua… Puis, il se calma. On vit apparaître une radicelle pointer sa blancheur dans la direction de la tribu, tandis qu’une racine opposée se craquela, se tordit, se fractura….

    La canopée bruissait de bonheur et d’une paix retrouvée…

    **********************************************************

    Dans les forêts tropicales d’Amérique du Sud :
    Le socratea exorrhizza est aussi appelé arbre à échasses ou arbre qui marche.
    Le matapalo est une liane qui enserre et recouvre un arbre jusqu’à l’étouffer et prendre sa place. L’arbre meurt et la liane s’est transformée en arbre.

  2. Sabine dit :

    Un cardiologue est appelé d’urgence au cœur de la forêt.

    C’est un arbre tout tremblant qui l’avait appelé.
    « Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda le docteur.
    – Hier encore, j’étais un arbre de grand vent, couvert de feuilles. Parfois, une jeune femme lisait sous ma frondaison. Mais les tribus des Zizanies et des Tohu-bohus sont venues faire la guerre. Se fut une journée de grande agitation, croyez-moi. La jeune fille s’est enfuie et moi je ne m’en remets pas. Tous ces guerriers qui montaient et descendaient sur moi, tous ces va et vient, je n’en peux plus. Tous ces sauvages qui au XXIe siècle vivent encore de la chasse !
    D’ailleurs, toute la forêt a eu peur. Même la goutte d’eau suspendue sur la plus haute de mes feuilles n’osait pas lâcher prise. Les oiseaux forment maintenant une famille complètement marteau : la neigeronette trempe sa plume dans l’eau de vie et les escargots font du toboggan sur les cornes des taureaux. Pire, le coucou a eu si peur que maintenant il coucouille ! Les vers de terre dorment à l’envers et les taupes sur le dos. Les scarabées se sont retrouvés sur le dos, eux aussi. Ils passent leur temps à regarder les cirrus et les cumulus qui se croisent en se moquant de nous. Ils ont beau parler en nuajus, on les comprend, depuis le temps. Mon voisin le peuplier qui perdait déjà ses feuilles et n’avait jamais hébergé de nids est aussi tremblant que moi. Sans compter le jeune chêne qui tirait sur ses racines pour s’envoler comme un oiseau. Quitter enfin feuilles mortes et terreau. Aller très haut, bien plus haut que toutes les hautes cimes des arbres de la forêt. Il est rentré sous terre !!! Il crie partout que la scierie le guette, qu’il finira en allumette, angoissant en attendant le jour où elle devra s’enflammer. Il a raison, nous finiront tous en allumettes et les animaux seront transformés en poudre lyophilisée pour le cirque Zoolino. »
    Le cardiologue trouva le cas fort inquiétant. Il fit une prise de sang à l’arbre. Effectivement ce n’était pas du sang qui coulait dans ses veines, mais des larmes. (Oui, oui, le docteur s’attendait à du sang et non à de la sève, car les arbres qui parlent son humains.) Les Tohu-bohus et les Zizanies avaient fichu une sacrée pagaille ! Mais après un examen plus approfondi, le docteur fut soulagé :
    – Ne vous en faites plus, vous souffrez juste d’une épidémie de trous provoquées par les armes à feu des guerriers. Un bon emplâtre de pâte à bois et dans huit jours il n’en paraîtra plus rien. Allez, je vais rassurer les animaux.
    A ce moment-là une fleur en bouton venait d’éclore et découvrait le monde. Le printemps était revenu sur la forêt.

    ©Margine

  3. Sharkie dit :

    La phrase m’a tout de suite inspirée! Et pourtant c’est derniers temps les prompts qui croisent ma route ne secouent rien en moi. J’ai décidé de publier le résultat sur mon blog à cette adresse http://histoires-errantes.skyrock.com/3149977286-S-O-S.html 🙂

  4. Peggy dit :

    Un cardiologue est appelé d’urgence au cœur de la forêt.

    – Encore ! Déjà un an !
    Le médecin quelque peu énervé, passe sa main dans sa chevelure en broussailles et peste.
    Pour trouver leur lieu de rencontre c’est une vraie galère.

    – Cette fois c’est la dernière !

    Balloté dans sa R5 il mijote un plan.

    Garé à la lisière, il doit s’avouer que la forêt est magnifique avec son feuillage d’automne qui décline des teintes de rouille, jaune ou vert qu’un hêtre pourpre vient parfois bouleverser. Des feuilles éclairées en désordre par les rayons du soleil couchant donnent de-ci de-là des impressions d’or. Malgré sa mauvaise humeur, il ne peut s’empêcher de goûter ce parfum inimitable d’après la pluie. Ses pas s’enfoncent dans un tapis végétal moelleux créant un plaisir inattendu.

    -Bon, bref, je ne vais pas me laisser endormir !

    Ils sont là, assis en un rond parfait, leurs mains dirigées vers le tronc d’un marronnier qu’ils entourent, les yeux dans le vague bien qu’aucune drogue ne circule. Ils sont en communion avec la nature, bercés par les paroles parfaitement maîtrisées de leur Maître.

    Depuis deux ans, le médecin en a compris le fonctionnement mais ne trouve toujours aucun intérêt à sa prestation. Il a été intraitable sur les feuilles de maladie. « Ah, ça non » !!

    Au signe de tête du Maître, le cardiologue fait le tour de la communauté et prend la tension de chacun des participants. Il se sent totalement ridicule. Mais le groupe a décidé que chaque année à l’époque de la passation de pouvoir, la puissance énergétique des arbres est telle que certains de leurs participants se trouvaient mal.

    Or, celui qui prendra la succession doit avoir une excellente maîtrise de soi pour conduire les autres participants.

    Le pouls d’un homme entre deux âges bat à cent à l’heure. Le cardiologue, bien décidé à ne plus jamais revenir, le désigne avec un petit sourire imperceptible :
    – Monsieur

    Et dans sa barbe :
    -Qu’ils trouvent un autre pigeon !!

  5. gepy dit :

    Un cardiologue est appelé d’urgence au cœur de la forêt.
    Pourquoi a-t-il fallu qu’il réponde positivement à cet appel ? En temps normal, sa messagerie aurait renvoyé cette personne sur le Samu et il ne serait pas là, dans sa voiture, à 19h, par un beau soir d’automne à se garer à l’orée de cette forêt.
    Qu’est-ce-qui avait pu le motiver à se déplacer ? Pas d’adresse, une forêt, la nuit tombante, peut-être cette petite voix étrange et désespérée. « Vraiment du n’importe quoi, se dit-il en descendant de sa superbe voiture, je prends quelle direction maintenant ? »
    Au loin, dans les profondeurs du bois, il lui sembla entendre les sons d’une conversation. Il prit sa trousse de soins et surtout son courage à deux mains.
    Il suivit ce sentier de paroles lointaines, qui finit par se confondre avec le souffle du vent.
    «Génial, je suis paumé ! ».
    Une chouette hulula. Ça devenait lugubre, cette histoire. Il entreprit de faire demi-tour lorsqu’il eut l’impression bizarre d’avoir un chemin tracé par des vers luisants, sur sa droite. Ils étaient étonnamment alignés. « une route et son éclairage de lampadaires, trop drôle ! ». Il lui fallait surtout fuir ce bruissement de buisson sur sa gauche. « j’espère que ce n’est pas un sanglier qui fouine ». Sans choix réel, il prit donc sur sa droite et se rapprocha du chant de la chouette. « si seulement, elle pouvait la boucler un peu, ce serait peut-être moins flippant ». Elle se tut, comme si elle avait lu dans ses pensées. Il sourit. Mais le silence lui parut plus lourd. « C’était mieux avec la chouette, en fait », pensa-t-il. La chouette recommença à nouveau sa mélodie. Là, il perdit définitivement son sourire et un frisson le parcourut. « Je deviens cinglé, ma parole ».
    Il marcha longtemps. Les petites lucioles semblaient de déplacer au fur et à mesure de ses pas, en le devançant, comme pour le guider. Mais pour aboutir où ?
    La fatigue et le stress étaient de pairs, avec la pénombre de la nuit.
    Il arriva dans une clairière minuscule. En son milieu, était planté un chêne énorme, immense, dominant tout son environnement. Il était superbe.
    « Bon, okay, t’es beau. Tu peux demander aux petites bestioles de me raccompagner à ma voiture maintenant. Je pense que je ne trouverai plus la personne que j’étais censé soigner. Ce délire a assez duré, je veux rentrer », prononça-t-il à haute voix en s’adressant à l’ arbre.
    Il entama un demi-tour et se retrouva nez à nez avec un gros sanglier. « Fuir, il fallait fuir, vite, vite à gauche… ». Un autre sanglier sortit d’un bosquet. Il s’aperçut qu’il était encerclé par une horde. Pas d’échappatoire possible, reculer lentement, très lentement jusqu’à se plaquer contre le grand chêne. « Si seulement, je pouvais attraper une branche… Je serai… C’est quoi ce truc ? J’étouffe. Lâche-moi, satané arbre, lâche-moi. M…., il est en train de m’engloutir ! C’est quoi ce cauchemar. Arrête, je vais mourir. Arrête de m’engloutir» Il hurla de toutes ses forces, d’un long cri d’effroi et de désespoir.
    Comme tout bon cardiologue qu’il était, il essaya de se maîtriser. « Il n’y a rien de logique à être avalé par un arbre. Et mon cri, il fait plus peur qu’il ne demande de l’aide, je suis mal barré sur ce coup-là ». Il perdit connaissance. L’arbre l’ensevelit entièrement, son corps disparut totalement.
    Les sangliers reprirent leurs occupations nocturnes.
    Au petit matin des policiers frappèrent à la vitre de ma voiture : « Monsieur, Monsieur, réveillez-vous. Vous allez bien ? »
    Oh que oui, j’allais bien, j’étais un peu enraidi de m’être endormi sur mon volant mais j’allais bien.
    J’ouvris ma vitre et regardai les policiers en souriant.
    Le premier recula en sortant son arme, me somma de ne pas bouger. Le deuxième resta bouche bée.
    Ce qui me surprit c’est qu’ils détalèrent comme des lapins, sans commentaire.
    J’étais heureux, j’étais vivant.
    Les policiers : rêve, cauchemar, délire ? Je ne sais pas. Je décide de me scruter dans la glace de ma voiture. Ouahh, qu’est-ce-que c’est ce truc infernal ?
    Je n’ai plus de rétine, ni pupille, pas de blanc d’œil, juste de l’écorce d’arbre. Je ne vois pas, je perçois les choses. Je ne suis plus moi-même. Pas étonnant que les flics soient partis en courant. Que vont-ils faire ?
    Revenir plus nombreux pour abattre « the monster », ou m’apporter de l’aide, à moins qu’ils ne choisissent la solution des poltrons : rien vu, rien entendu, pas bouger. Ce serait bien ma veine !
    Ma veine ! Oui, un petit coup de stéthoscope sur le thorax, juste pour me rassurer. Je suis encore un homme tout de même. Je m’ausculte. Terrible ! Je n’ai plus de battement cardiaque, plus de souffle pulmonaire. Je suis devenu quoi ?
    Un spécialiste, il me faut un spécialiste mais quelle spécialité ? Des arbres peut-être. Je ne sais pas, je ne sais plus, je suis perdu…
    Mon portable ! Oui, mon portable. Pas de réseau, fallait s’en douter.
    Bon, c’est pas grave. Fais marche arrière et rentre à la maison. Tu réfléchiras mieux dans un bon bain.
    Je ne peux pas reculer. Je ne me sens pas bien. J’ai l’impression de faire un infarctus. J’ai mal dans ma poitrine, là où il n’y a plus de cœur. Ça m’angoisse.
    Bon, réfléchis. Je ne peux visiblement pas m’éloigner de la forêt. Je vais retourner voir le grand chêne. Je trouverai peut-être une réponse.
    Face à l’arbre, je sors mon stéthoscope et le pose sur son tronc. Stupéfiant, il a un rythme cardiaque, c’est délirant. Je suis scotché. Oh, il m’attrape le bras. Ça recommence. Il est trop fort, je ne peux pas lutter. Il m’absorbe à nouveau.
    Je me réveille au pied du chêne. Il m’a « recraché » sur le sol.
    Je me sens bizarre, engourdi. Que s’est-il passé pendant mon « absence » ? Combien de temps cela a-t-il duré ?
    Je sens des odeurs fortes. Les sangliers. Ils s’approchent de moi, me reniflent, m’encerclent, sans aucune agressivité. Je peux même les caresser. C’est une sensation si étrange ! Le vent me paraît plus doux et me nourrit. C’est vrai que je n’ai pas faim. Je me sens en pleine possession de mes moyens. Mon audition est plus sensible. Je me dis que me regarder dans la glace de ma voiture pourrait… pourrait quoi ? Je sais que je me transforme, que je ne peux plus quitter ce lieu divin. Je m’enracine doucement mais sûrement auprès de mon chêne. Pourquoi m’a-t-il choisi, moi le cardiologue ? Cardiologue, comme c’est comique ! Cette page de ma vie est définitivement tournée, j’en suis convaincu. Je vais entrer dans les statistiques des disparitions inexpliquées.
    Vous allez me dire que je me laisse facilement envahir, que ma défense est terne et peu vaillante mais que voulez-vous, je deviens l’âme de la forêt et le gardien du chêne. Nous sommes devenus indissociables. S’il meut, je meurs. Si je meurs, est-ce-qu’il meurt ? Je ne peux pas répondre. Je peux me blesser, juste pour voir, mais je n’en ai pas franchement envie. J’accepte cet état de fait. J’affirme que je n’ai pas le choix.
    Je suis désormais ancrer dans ce temple forestier. Si j’avais un crayon et du papier, j’en ferais un bouquin.
    Ça vous dirait que je vous raconte la suite du lien sacré entre les hommes et la nature, cette histoire qui a commencé il y a des milliers d’années et qui, nous l’espérons tous, durera toujours ?

    Gepy

  6. laurence ducos dit :

    Peuplier d’Amérique. Treize mètres de haut, deux de circonférence. Mal en point. Très mal fichu même. Et son propriétaire à côté qui gémit. Va falloir lui dire quelque chose.
    Cela fait une heure que je lui tourne autour, ça devrait être suffisant pour faire avaler la pilule. J’ai utilisé tous les instruments de mesure. J’ai rempli mon contrat. Monsieur Bernard m’a contacté il y a une semaine. Merci Van Cauvelaert ! Depuis que ce type a écrit « Le journal d’un arbre », je suis devenu riche. Faut dire que de voir mes patients humains mourir inévitablement, j’avais besoin d’un peu de récréation.
    La sécurité sociale et ses médecins référents me faisaient aussi trop de misère. La clinique risquait de me virer à cause de mes erreurs médicales répétées. Cardiologue des troncs, fallait le trouver celui là !
    Alors j’ausculte, je calcule, je fais passer des électrocardiogrammes. Je rassure parfois les fous qui font appel à mes services. Parfois aussi je prescris des engrais ou autres remèdes miracles. Mon père avait honte de son métier. Il était bucheron. Je l’ai si souvent accompagné que les arbres n’ont plus aucun secret pour moi.

  7. Durand Jean Marc dit :

    « Un cardiologue est appelé d’urgence au coeur de la forêt…un cardiologue est appelé d’urgence au coeur de la forêt »

    Le professeur Ripoche se retourna sur son fauteuil. De toute évidence, il pressentait être le seul cardiologue dans la salle. Qui fréquente les obscures de l’écran, l’après midi entre 15 et 16h pour revoir la première version de Tarzan, avec Johnny Wessmüller ? Un peut être pochard à sa gauche, un couple enlacé dans les lianes du film…?

    Le professeur Ripoche se dirigea donc vers les images, pénétra dans la jungle des couleurs. Une infirmière toute en bleu lui tendit une machette. Il tenta de lui expliquer que celà ne ressemblait guère à ses outils de travail habituels. Elle lui fit « chut » de son gros doigt, comme si ses commentaires pouvaient couvrir les cris des singes.

    Son expérience lui dicta son devoir, de trancher une grande carotide s’il voulait avoir une chance d’atteindre le but de sa mission. Il entama la verdure à grands coups de lame, accrocha quelques veinules au passage, avança. A hauteur du premier carrefour aortique, un imposant éléphant lui trompeta la direction à suivre. Il obliqua donc dans l’auricule gauche. Il suait comme un ours dans sa pelisse hivernale. Fouillant dans son sac, il en sortit un short chiffonné, l’enfila. Un peu de crème anti-moustiques aurait été la bienvenue mais le ticket de cinéma ne prévoyait qu’une boisson rafraîchissante.

    Il parvint enfin au fond du ventricule gauche. Dans une cabane de feuilles et de bois gisait Chita, les yeux déjà révulsés. Jane lui caressait la patte. La scène s’avérait palpitante, au coeur de cette îlot. Tarzan accueillit le professeur: » Je crois que c’est trop tard. Merci de vous être déplacé, docteur, mais c’est foutu. Je me doutais bien qu’à son âge, elle ne supporterait pas une telle expérience »

    – Et que comptez vous faire, Johnny, l’interrrgea le professeur ?
    – L’enterrer au milieu de ses amis, comme elle l’aurait souhaité…et ensuite porter plainte contre la production. On ne peut pas balancer avec une telle désinvolture une vieille actrice dans la 4D.

  8. Christine, écrivaine publique dit :

    En pleine nuit, l’alarme a sonné : quelques mots laconiques à l’autre bout du fil. Il faut y aller. Plusieurs jours qu’il attend cet appel, que son paquetage est près. Personne ne l’a écouté quand il a tenté d expliquer, d’argumenter malgré leurs quolibets acerbes. Personne n’y croyait. Trop gros cette histoire. Il en aurait pleuré. De rage, d’impuissance. De leur bêtise aveugle et sourde. Et voilà qu’on y est. Qu’il est déjà presque trop tard, il le sait.
    Sur le tarmac, l’avion fait rugir ses moteurs et roule vers le bout de la piste qui disparaît sous la carlingue. Le voilà au milieu du ciel, là où il fait bon, là où tout est infini, suspendu. Fermer les yeux. Oublier. Faire demi-tour et se recoucher. Largage prévu dans quinze minutes. Il assure son parachute, le jour se lève au-dessus de l’immensité verte au milieu de laquelle apparaît une zone d’ombre. Fumante. C’est la mort qui rode. Il faut sauter dedans, il faut sauter pourtant. Cinq minutes. Tais-toi mon cœur, c’est celui d’un autre que tu dois écouter. Pour le sauver peut-être, si c’est encore possible. Le trouver d’abord, au milieu des décombres. De leur folie meurtrière, de l’agonie du monde qui dort encore à l’autre bout de la planète. Bien à l’abri dans des cases en béton, asphyxiés par l’asphalte des mégapoles où ils se sont réfugiés, où tout n’est qu’artifice. Où ils ne sortent plus que munis de masques à oxygène, le temps de passer d’une galerie à l’autre, comme des rats.
    L’odeur est éprouvante. La chaleur tout autant. La terre brûle sous ses pas, se lézarde et hurle en jets orangers qui lèchent le pied des arbres, et les embrase comme des allumettes. C’est sûr il va finir là, au milieu de nulle part, enseveli sous ce linceul de cendres. Même son cœur ne bat plus qu’à moitié. Sa peau brûle comme l’écorce des centenaires qui meurent, un à un, dans un craquement sinistre. Avancer, avancer encore, il est là, il le sait. Il y croit. Et soudain, il le voit. Qui résiste encore, miraculeusement abrité par un de ses aînés qui fait barrage au feu. Les larmes lui viennent aux yeux à l’idée que ce grand-là s’est sacrifié pour que vive le dernier espoir des hommes.
    L’hélico se rapproche.
    -Magnez-vous, ça crame de partout. Vous l’avez ?
    – C’est OK, vous pouvez nous remonter !
    Déjà la terre fumante s’estompe et le ciel s’élargit. On voit une île au loin. Son île. La leur bientôt.

    Christine

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