Exercice inédit d’écriture créative 240

arbreC’était le plein été et il avait chaud aux feuilles.
Trois mecs s’étaient déjà arrêtés
pour lui pisser sur le tronc.

Quand il sentit qu’on s’attaquait à son écorce pour y graver un coeur,
sa sève ne fit qu’un tour…

Imaginez la suite

17 Responses

  1. Camille serrait les lèvres en gravant avec effort l’écorce de l’arbre à l’aide de son petit couteau.
    Ce qui le stimulait c’était de penser à Frédérique, son amour secret.
    Frédérique l’intimidait. Elle brillait par son intelligence et sa diligence auprès des autres, ce qui lui valait d’être très populaire au collège. Elle avait les yeux verts et un magnifique regard intense qui bouleversait Camille.
    Lui, plus introverti, ne participait pas à de multiples activités parascolaires comme elle. Il n’avait pas encore eu le courage de l’inviter à sortir avec lui.
    Alors en secret, seul dans ce qui restait de la forêt jadis immense, il avait entrepris de graver FC dans un cœur, une sorte d’acte magique.
    Pour le plus vieil arbre, le Seigneur de cette forêt, c’était le plein été et il avait chaud aux feuilles!
    Trois mecs s’étaient déjà arrêtés pour lui pisser sur le tronc.
    Quand il sentit qu’on s’attaquait à son écorce pour y graver un cœur, sa sève ne fit qu’un tour…
    Camille recula un peu pour juger de son œuvre et se prit le pied dans une racine. Mais parfois, les petites maladresses ont de graves conséquences. En tombant, il heurta violemment le sol et perdit connaissance.
    En réalité, il avait été victime d’une jambette opportune de l’arbre!
    Si vous voulez savoir ce dont est capable un arbre dont la sève vient de faire un tour, imaginez un humain en pareille situation. Somme toute, l’arbre et l’humain sont des êtres assez semblables par leur structure : les branches et les membres supérieurs, le tronc, les racines et les membres inférieurs. Le sang coule dans les veines de l’un et la sève dans les canaux de l’autre. Un humain en colère, exaspéré, dont le sang vient de faire un tour, c’est le sosie de notre arbre!
    Maintenant, il lui faut un contact avec cet imbécile qui s’échinait à lui faire mal.
    Une petite extension et, hop! Notre imbécile à une tige enroulée après son poignet, il n’en faut pas plus au Seigneur de la forêt pour faire passer le courant. Sang et sève vibrant ensemble…
    Les informations couraient sur la tige dans les deux sens comme sur des fils électriques.
    Camille avait l’impression d’avoir reçu une enclume sur la tête. Il avait de la peine à ouvrir les yeux et quand il les ouvrit il ne voyait pas clairement, mais entendait des voix vociférant et sentait la puanteur de l’urine séchée.
    Parvenu enfin à distinguer son environnement, il se vit dans une ruelle sombre, sale et puante. Trois individus lui criaient dessus et riaient entre eux. Il vit avec horreur les gars descendre leurs braguettes et sans attendre qu’il ait la force de se lever, lui pisser dessus en chœur. Sentir le liquide chaud et malodorant lui inonder le visage et le torse lui souleva le cœur et il vomit.
    Mais les mecs visiblement saouls ou drogués ou les deux ne s’étaient pas assez amusés apparemment. L’un d’eux lui déchira la chemise, pendant que l’autre sortait un petit couteau en s’approchant de lui.
    « Mouais… qu’est-ce que tu penses d’un cœur, hein, c’t original non? Avec nos initiales, question que tu ne nous oublies pas François, Christian… » disait-il en s’appliquant au point de sortir un peu la langue.
    Camille subissait un vrai martyr. Le couteau en creusant sa peau traçait un sillon brûlant de douleur. Avant de s’évanouir de nouveau il entendit la voix infâme et diabolique de son bourreau lui dire : « …et S pour Sylvestre!»
    Le Seigneur de la forêt ramena la tige vers lui.
    Camille revint à lui avec un solide mal de tête. Il se leva avec peine et entreprit de rentrer chez lui.
    Il ne pensa même pas à chercher son couteau qui fût vite englouti par la terre fraîche.
    Le lendemain, à la piscine, il croisa Frédérique. Instantanément, un feu puissant se propagea de ses pieds à sa tête. S’ensuivit, comme d’habitude, un état de confusion mentale et verbale, qui a posteriori, l’irritait profondément, car il se trouvait stupide en présence de Frédérique.
    Elle lui sourit gentiment et allait passer son chemin quand elle vit le tatouage sur le haut du torse de Camille.
    Camille sentit qu’elle était à la fois surprise et épatée et en ressentit une certaine satisfaction, ce qui lui donna un brin de courage pour la regarder droit dans les yeux. Yeux qu’il reporta ensuite sur son torse qui jusqu’à présent ne lui avait pas paru particulièrement digne d’intérêt.
    Yeux qui s’agrandirent quand il vit gravé sur sa peau un cœur avec un arbre d’où partaient trois branches. Sur chacune, on pouvait distinguer une lettre en majuscule commençant un mot :
    Sauvons le
    Cœur de la
    Forêt
    Cette vision lui provoqua une brûlure extrême sur la poitrine et un puissant relent d’odeur d’urine chaude envahit ses narines. Il avait la nausée, mais se reprit pour bien paraître aux yeux de Frédérique.
    « Mais quelle superbe idée Camille! Je suis vraiment impressionnée! » s’exclama-t-elle.
    « Je pensais avoir reçu toutes les propositions de logo pour l’opération Sauvons le Cœur de la Forêt, mais là vraiment tu m’épates! Tu t’engages à fond! Génial! J’adore et j’adopte! »
    Le jour J de l’opération Sauvons le Cœur de la Forêt, tous les bénévoles portaient le tee-shirt avec le logo de Camille. Le projet qui devait se prolonger dans le temps constituait à effectuer des actions éducatives pour le respect des arbres, de nouvelles plantations, de la prévention incendie. Ce bout de forêt devenait important et surveillé.
    Occupé à parler avec Frédérique, Camille se prit le pied dans un bout de racine qui dépassait. N’allez pas imaginer encore une jambette du Seigneur de la forêt! Non! Il est distrait ce garçon, voilà tout! Frédérique tendit sa main à Camille avec un regard d’attendrissement non dissimulé.
    Tant il est vrai que ce qui nous charme toujours le plus chez l’autre c’est l’expression de sa vulnérabilité…

  2. NADINE de BERNARDY dit :

    C’était en été et j’avais chaud aux feuilles.3 mecs s’étaient déjà arrêtés pour me pisser sur le tronc !
    Quand j’ai senti qu’on s’attaquait à mon écorce pour y graver un coeur, ma sève n’a fait qu’un tour.
    Eh! les 2 jeunes branleurs, que j’leur dis comme ça,z’avez pas fini de m’ prendre pour d’la roupie d’ sansonnet ?
    C’est pas suffisant que 3 vieux abrutis incontinents m’aient pissé dessus c’matin en r’venant de la foire aux bestiaux, y faut que vous y mettiez aussi pour m’dégrader un peu plus ? Z’avez pas honte ? Z’êtes qui d’abord ? Interloqués les 2 tourtereaux rougirent jusqu’aux oreilles et rangèrent leur canif dans la poche d’où il était malencontreusement sorti.
     » Milles excuses messire Le Chêne,mais nous sommes sur les terres de mon père et ne pensions point vous offenser mon ami et moi dit le plus grand.
    Voyez-vous, nous voulions juste graver nos initiales à l’endroit même où nous nous rencontrâmes Arthur et moi.
    – Ben y manquait pu que ça – grommelai-je – des invertis, des pédérastes avérés, ici, en pleine forêt de Brocéliande ! Qui voulaient écrire leurs saletés sur mon tronc, qui plus est
    J’préfère encore les 3 autres et leurs débordements albumineux
    Allez ouste, dégagez,touchez moi pas,j’ai pas envie d’entendre pendant des siècles les quidams ricaner en passant d’vant moi et lisant vos initiales cont’ nature.
    J’sais pas moi ,feriez mieux d’aller la guerre, à la chasse, au lieu d’provoquer l’pauv monde avec vos vilaines manières ! »
    Emporté par une ire vertueuse, ivre de morale bien pensante,je ne vis point les 2 amoureux ôter leurs ceintures,les attacher à une de mes grosses branches après avoir fait un noeud coulant dans lequel ils glissèrent leurs cous fragiles.
    Depuis ce jour j’ai enfin la paix ,les manants font un grand détour pour m’ éviter, moi que l’on nomme dorénavant « l’arbre 2 fois maudit ».
    Mes glands pourrissent à mes pieds et plus personne ne viens s’asseoir en mon ombre.

  3. C’était le plein été
    Pour le pauvre tilleul.
    Il avait chaud aux feuilles
    qu’il portait décolletées

    Trois mecs venaient tout juste
    de pisser sur son tronc.
    A croire qu’ils venaient juste
    de s’faire une infusion

    Quand soudain il sentit
    qu’on creusait son écorce.
    Tout son corps trésaillit
    au bruit de cette amorce

    Sa sève ne fit qu’un tour.
    Il vit avec stupeur
    qu’on tapait comme un sourd
    pour y graver un cœur

    Si un besoin urgent
    de tilleul ont les gens ;
    Qu’ils cueillent plutôt ses feuilles,
    elles sont en forme de cœur.

  4. MALLERET PEGGY dit :

    Belle réussite, Françoise !!

  5. MALLERET PEGGY dit :

    C’était le plein été et il avait chaud aux feuilles.
    Trois mecs s’étaient déjà arrêtés
    pour lui pisser sur le tronc.
    Quand il sentit qu’on s’attaquait à son écorce pour y graver un coeur,
    sa sève ne fit qu’un tour…

    Respect, R E S P E C T. Y-a-t-il encore quelqu’un qui connaît ce mot ?
    Laisse tomber !

    Je sais que pisser dehors est une volupté et un fantasme des garçons. Un interdit pas bien méchant qui les kiffent grave. J’irai même jusqu’à : un bonheur sensoriel suprême. Une extase, s’ils ne sont pas bourrés.
    Dans cette jouissance, il n’y a aucune classe sociale plus touchée qu’une autre ni aucune différence ethnique. Tous égaux devant cet acte libératoire et de liberté.

    De plus, il faut dire que cela ne me nuit pas écologiquement parlant, tant que je ne sers pas de pissotière à un régiment.

    Pour ne rien vous cacher, j’ai atteint, un niveau « expert », en sexes.

    Cependant si je pouvais choisir mon humidification, ce serait le tuyau d’arrosage du jardiner que je préfère.

    Par contre, me graver des cœurs sur l’écorce, ça je ne supporte pas ! Au moins, s’ils avaient un peu d’imagination ce pourrait devenir une œuvre d’art, et bien non, ils dérapent toujours, me font mal et c’est moche. Sans compter qu’ils changent de copine comme on change de… feuilles, Ah ah !! Vous pensiez que j’allais dire changer de chemise. Mais non, il y a le « Maitre » qui veille, alors attention !!!

    J’ai malgré tout la chance que les flèches* qui traversaient les cœurs ne sont plus à la mode. D’ailleurs ils ne savent sûrement pas ce que cela veut dire, tant mieux car sinon j’en serais lardé étant donné que leurs amours ressemblent à des feux d’artifice. Ça les illumine et ça retombe aussi vite.

    Le prochain qui essaie d’entamer mon écorce, je lui balance une branche !

    *Tomber amoureux brusquement et façon inattendue.

  6. Henriette Delascazes dit :

    Superbes vos jeux de mots, Françoise.
    Henriette

  7. Françoise Gare du Nord dit :

    C’était en été et J’avais chaud aux feuilles. Trois mecs s’étaient déjà arrêtés pour Me pisser sur le tronc. Quand J’ai senti qu’on s’attaquait à Mon écorce pour y graver un cœur, la sève bleue qui coule en Moi depuis vingt générations n’a fait qu’un tour. Mais qu’est-ce que font ces espèces de glands ? Que voulez-vous, Je ne suis pas de bois et j’ai la sève chaude.

    Je n’imagine pas une seconde que Mes ancêtres, qui avaient tous une sacrée branche et s’étaient couverts de lauriers, se retournent dans leur tombe parce que J’aurais un baobab dans la main et que Je refuserais de me mettre au bouleau. J’aurais l’air de quoi ? De faire le poirier ? Non, Je ne vais pas attendre d’être secoué comme un prunier pour réagir.

    J’exige donc de BdF (Bois de France) que ces parasites soient jetés à l’ombre, à frêne, où Je l’espère ils seront mis aux chênes et battus à coups de bambous, avant même d’avoir été jugés, au parquet, à l’aulne de l’affront commis.

    Car Je n’oublie pas que c’est à mon pied que l’immense William S. a été inspiré pour sa grande tirade « Hêtre ou ne pas hêtre » ; que Rameau a composé ses plus belles cantates; que Racine a écrit sa tragédie « Cèdre » ; que George S., plate comme une planche à pin mais beaucoup de charmes, y a perdu sa fleur d’oranger ; et même qu’un chêne de solidarité y est né.

    Je me refuse à tendre le rameau d’olivier à ces gredins. Pactiser serait pêcher. Je préfèrerais me noyer. Oui plutôt quatre planches de sapin que d’être du bois dont on fait les flûtes.

    « Comment j’ai survécu à 1789 » – Mémoires de l’arbre généalogique de la noble famille Du Pont du Quatorze-Juillet

  8. Kacyne B. dit :

    C’était le plein été, (celui de la dévastatrice canicule de 2015) et il avait chaud aux feuilles.

    Trois mecs s’étaient déjà arrêtés pour lui pisser sur le tronc.

    Quand il sentit qu’on s’attaquait à son écorce pour y graver un cœur, sa sève ne fit qu’un tour.

    Ses feuilles se mirent à frissonner de colère.

    Il pleura toutes les larmes de ses branches.

    Ses copains sylvestres essayèrent de le calmer et le consoler.

    En vain.

    Soudain,le ciel s’assombrit, l’orage éclata.

    Sec et violent.

    L’arbre souillé et meurtri fut foudroyé.

    Pas le temps de respirer, de dire ouf.

    Foudroyé… Sale journée.

    Stupéfaite, la forêt.

    Mais, pas question de se laisser abattre.

    Un plan d’action fut élaboré.

    Tout celui qui pissera ou dégradera un lieu boisé, en aura vite l’envie coupée : une branche tombera sur l’intrus, un valdingue et des côtes cassées en se prenant les pieds dans une racine, les déjections d’oiseaux sur le costard ou le jogging, un jet de sève dès le premier coup de griffe sur l’écorce…

    Qu’ils aillent pisser dans les endroits adéquats et se tatouer leur cœur d’amours sur leur propre épiderme…

    …Les années passèrent…

    Peu à peu, l’homme se mit à respecter la nature.

    Il en a fallu du temps pour qu’il comprenne.

    Paris, le 5 juillet 4015….

  9. Clémence dit :

    C’était le plein été et il avait chaud aux feuilles. Trois mecs s’étaient déjà arrêtés pour lui pisser sur le tronc. Quand il sentit qu’on s’attaquait à son écorce pour y graver un cœur,
    sa sève ne fit qu’un tour…

    Le Midi, midi passé de quelques heures.
    Des platanes alignés en duo et par dizaines le long de la nationale.

    Mais moi, je ne suis pas « un » platane. Je suis le platane préféré des Français, mais aussi le platane préféré des touristes français ou étrangers.
    Je suis le premier de la longue allée. Le premier, juste après un petit terre-plein grandeur voiture.
    En retrait, une oliveraie à gauche, des vignes à droite. L’autre côté de la route est en parfaite symétrie !

    Ce 4 juillet, j’ai chaud, très chaud, presque trop chaud.
    Je ne peux compter sur l’eau douce, l’arrosage automatique est pour les fleurs, un peu plus loin, à l’entrée du village. La pluie c’est du passé et de l’avenir.

    Du haut de ma ramure, je vois quelques nappes de pique-nique, des bouteilles de rosé, des melons, de tomates cerises, du jambon, de la mozzarella…J’entends d’abord les rires, les silences de la mastication puis les soupirs d’aise. Vient ensuite- et comme d’habitude – le temps des hoquets et des rots. En ponctuations finales : « Maman, pipiiiiiiiii…. » ou alors « Putaing, faut que je pisse » appuyées de regards éperdus vers ma large base.

    Ce 4 juillet, c’est la dernière exclamation que j’entends pour la troisième fois.
    Personnellement, j’aurais volontiers partagé quelques bouteilles de rosé bien frais, bien que ma préférence aille d’abord au blanc puis au rouge !

    Je me secoue un bon coup, agite mes quelques feuilles intellectuelles, plonge mes brindilles avec allégresse dans un moteur de recherche. Végétation – urine humaine …
    Ça alors, je n’en reviens pas ! Trois lettres qui font rêver : N – K – P.
    Ce cocktail est divin ! Certes, il pourrait être un peu dilué, mais mes radicelles sont à mille lieues sous la terre ! Elles ne craignent rien.
    N’étant pas égoïste de nature, je passe l’info à mes congénères, à charge de revanche !
    Je soupire d’aise et aspire goulûment. Ravissement supplémentaire : un doux zéphyr m’éventaille la ramure.
    Que du bonheur !

    Deux heures plus tard, planant de long en large et platanant de haut en bas, je découvre deux minots à mes pieds. Ils ont l’air de bien s’aimer, ces deux-là ! Que je te bécote, et encore, et encore.
    Les voilà solidement amarrés à ma peau au doux mimétisme ambiant.
    Je tremble d’un bonheur à l’unisson.
    C’est beau l’amour, l’amour qui rime avec toujours, l’amour avec ses angelots et ses….

    Non, nooooon, ce n’est pas possible….Auraient-ils l’intention de me saigner ?
    Je les entends susurrer :
    – Si, si… Placido, un cœur et nos initiales dedans…
    – Oui, un P pour Placido et un H pour Héloïse…
    – Allez, vas-y… qu’est-ce que tu attends ?

    Placido et Héloïse…nous avons les mêmes initiales : P comme Platanus et H comme Hybrida !
    Signe du destin ?

    Placido a son Laguiole en main…
    Je tremble …
    Va pour une fois…
    L’amour est le plus fort.
    Je serre mes rhytidomes et croise les doigts…

    Dans soixante et une année, je les entendrai peut-être murmurer…

    « Tu te souviens, c’était un 4 juillet, il faisait si chaud… »

  10. Henriette Delascazes dit :

    C’était le plein été et il avait chaud aux feuilles.
    Trois mecs s’étaient déjà arrêtés
    pour lui pisser sur le tronc.
    Quand il sentit qu’on s’attaquait à son écorce pour y graver un cœur,
    sa sève ne fit qu’un tour…
    Oui, tu es un chêneau, tu n’as pas encore atteint l’âge où l’on réfléchit et où l’on a le recul pour apprécier les choses. Moi je suis le vieux chêne du parc de Compiègne, je suis le doyen, le roi de la forêt, et je me sens honoré rien qu’à penser aux pisses célèbres qui se sont égouttées sur moi !
    J’ai connu l’histoire avec un grand H, je suis né un beau matin de printemps, sans avoir été semé par quiconque, juste un gland qui a germé tout seul… un bâtard quoi, et je n’intéressais personne. J’étais là tout simplement, d’autres ont poussé autour de moi, car ils avaient bien d’autres tracas à cette époque-là que de planter des chênes. C’était avant la Révolution… oui, p’tiot, j’étais dans la fleur de l’âge, mais je l’ai vécue MOI, la Révolution !
    Lorsque j’étais tout jeune et râlais comme tu le fais maintenant, longtemps, il n’y avait que les chiens qui levaient leur patte sur moi, et ça m’agaçait au plus haut point, car juste trois gouttes et ils passaient au voisin, ils sont instables ces animaux-là. Pourtant, figure-toi, j’ai tout de même été honoré par ceux de Marie Antoinette, quelques carlins, et aussi par le Léonberg offert par… par qui je ne sais pas, on ne me mettait pas dans la confidence moi. Peu de temps, il est vrai, elle n’a pas eu de chance la Reine m’a-t-on apprit par une indiscrétion, mais le chien, lui je ne sais pas ce qu’il est devenu. Je n’étais pas très grand ce jour-là, il a failli me rater.
    Je me suis fait discret puisant mes forces dans le sol au rythme des saisons. J’ai grandi près de mes frères dont nombreux ont disparus maintenant, je suis le plus vieux sais-tu et je peux en tirer gloire. Maints sont ceux qui ont fini en planches, ou en mât de bateau. Ils furent sculptés, vernis ou cirés, transformés en parquet, en armoire ou en buffet. Moi, on m’a toujours oublié, même si j’ai souvent essuyé des chauds au cœur et senti ma sève se glacer, lorsque je voyais les bucherons apparaître. J’ai eu de la chance, voilà tout. Mon destin était recevoir la pisse des chiens, des hommes ou camoufler une femme discrètement derrière mon tronc dès que je fus assez gros.
    Je subis quelques douleurs, évidemment la première fois je fus suffoqué que l’on ose déchirer mon écorce pour y faire un dessin. Je ne savais pas de quoi il s’agissait, mais mon frère plus vieux m’expliqua que ce n’était qu’un cœur et deux noms gravés. Alors je compatis et m’en fis gloire.
    Regarde tout en haut tu dois pouvoir trouver encore le cœur gravé pour Eugénie par Napoléon Bonaparte, oui, ici même il lui fit une cour effrénée, je me souviens c’ét ait un jour d’automne, mes feuilles commençaient à rougir.
    Des cœurs, mon fût en est couvert, des célèbres, des anonymes, avec des dates souvent. Combien auront duré ces serments-là ? Je n’ose y penser. Quelquefois, l’un d’entre eux revient, pour tenter d’effacer cette trace chagrine.
    J’ai mis 150 ans au moins, pour atteindre la canopée et, je suis toujours là fier et digne qui domine la forêt malgré mon tronc gravé.
    Les pisses qu’elles soient de chiens ou des hommes engraissent notre sol et nous permettent de se perpétuer.
    Fais-toi discret, si tu veux subsister, arrête de geindre, car tu pourrais finir en planches pour fabriquer un cercueil.

  11. Fanny dit :

    Il avait chaud aux feuilles. Les dernières pluies n’étaient plus qu’un rêve. Trois mecs s’étaient déjà arrêtés pour lui pisser sur le tronc. Quand il sentit qu’on s’attaquait à son écorce pour y graver un cœur, sa sève ne fit qu’un tour.

    « – Maintenant, venons-en à un fait divers qui aurait pu se terminer de façon dramatique, énonce Claire Chazal en triturant ses notes de ses doigts filiformes. Nous rejoignons sur place notre envoyée spéciale, Marine Jaquemin… Marine, vous vous trouvez sur une plage de la Réunion. Pouvez-vous nous expliquer ce qui s’est passé ? Vous m’entendez ?

    – Oui Claire, répond Marine coiffée d’un casque de chantier. Cet arbre que vous voyez derrière moi est est à l’origine d’un accident qui met en émoi toute la population. Heureusement, les jours de la victime ne sont pas en danger. Il souffre d’une légère commotion cérébrale. Maxime Pelletier, en voyage de noces ici, se promenait avec son épouse quand ils décidèrent de se reposer sous cet arbre. Soudain, la jeune femme vit son mari s’effondrer. Elle constata qu’il venait de recevoir une énorme noix de coco sur la tête.

    – Faites attention à vous Marine, intervient Claire d’une voix altérée par l’émotion.

    – Comme vous le voyez, je suis équipée, la rassure Marine en tapotant le casque. La municipalité est en pourparlers pour abattre ce majestueux palmier contre l’avis des autochtones. Le maire, que nous avons interrogé ce matin, nous a expliqué que les requins font fuir les touristes alors si les palmiers s’en mêlent !

    – Affaire à suivre donc, conclut Claire. Merci, Marine. Maintenant, passons au deuxième grand titre de l’actualité. Un attentat à la bombe a fait soixante-sept morts ce matin sur un marché de Kaboul……. »

  12. ourcqs dit :

    C’était le plein été et il avait chaud aux feuilles.
    Trois mecs s’étaient déjà arrêtés pour lui pisser sur le tronc.Quand il sentit qu’on s’attaquait à son écorce pour y graver un coeur, sa sève ne fit qu’un tour…

    Il fallait réagir. Pourquoi pas une bonne dose de pathos, se laisser aller aux torrents de larmes sèvicoles, sanglots dégoulinants,feuilles tristounes, oui, mais pas suffisants pour stopper ces élans sermentesques, ils ont insisté, trouvé cette réaction émouvante en accord avec ce moment primordial !! Zut
    Pourquoi ne pas tester quelques effluves nauséabonds, pour décourager ces parasites humains.Pas de chance, le premier concerné fut un botaniste, intrigué et passionné par cette réaction, à approfondir, donc il reviendrait avec des collègues pour analyses … raté.
    Pourquoi pas se référer à quelques scènes cinétélésérielles, gesticulations de branches menaçantes, ombres mouvantes, grincements bizarres, pas mal pour la nuit, pour ambiance glauque, à voir.

    Après moult réflexions, il avait encore plus chaud, mal à
    sa canopée, et s’imaginer vivre en solitaire , en vieux grognon éloignant à tout prix tous les passants, n’était pas son rêve. Alors il redressa , déploya sa ramure et se drapa dans sa verte dignité.

  13. Delphine dit :

    C’était le plein été et il avait chaud aux feuilles. Trois mecs s’étaient déjà arrêtés pour lui pisser sur le tronc.
    Quand il sentit qu’on s’attaquait à son écorce pour y graver un coeur, sa sève ne fit qu’un tour.
    Mais il aperçut le visage du gars et cela changea tout .

    (L’arbre raconte )

    Un mec prêt à se tuer . . . rarement vu ça.
    IL s’est écroulé sous moi une bonne heure et j’ai rien dit .
    Puis il s’est mis à causer, causer . . . . rarement entendu ça .
    En polonais, romain ou . . tchèque ?

    J’ai hoché du tronc deux ou trois fois et je crois qu’il s’en est rendu compte, il a levé les yeux . Des yeux . . . rarement vu ça.
    On peut pas dire qu’il était moins triste mais sa peau était moins . . . grise.

    J’ai pris sa main comme on le ferait à un ami . Il s’est laissé faire, il a trouvé ça normal .
    J’ai trouvé ça normal aussi qu’il trouve ça normal .

    C’était la vie normale .

    Des mois que ça m’était pas arrivé et j’ai souri de loin au soleil en plissant toutes mes feuilles.

    J’ai eu l’impression qu’il me répondait en brillant plus fort quelques secondes et . . j’ai trouvé ça normal.

    Non ?

    . . .

    Oui, vous , lecteur , vous en pensez quoi ?
    (Ce serait normal qu’on se parle aussi . . . )

    . . .

    Je sais, vous pouvez pas répondre, nous ne sommes pas à côté .
    Mais . . . quand je bouge mes feuilles . . . comme ça . . . là . . . je sais que vous me voyez à votre manière .

    Et moi aussi je vous vois à ma façon. . . . bon , certains d’entre vous . . .

    Et je vous dis à tous  » bon week -end  »

    Oui . Un truc normal quoi !

  14. Durand Jean Marc dit :

    C’était le plein été et il avait chaud aux feuilles. Trois mecs s’étaient déjà arrêtés pour lui pisser sur le tronc.

    Quand il sentit qu’on s’attaquait à son écorce pour y graver un coeur, sa sève ne fit qu’un tour.

    Il se concentra sur ses pouvoirs, ceux de la force et de l’immobilité. Il photographia tous ces passants hilares ou stupides.

    Au fin fond de sa loupe, il inscrivit leurs silhouettes, leur voix, leur noms.

    La liste s’allongeait de jour en jour. Sa racine pivotante creusait toujours plus profond pour stocker la rancune. Ses radicelles l’aidaient à évacuer un trop plein de haine.

    Mais parfois, c’était plus fort que lui,il laissait tomber une branche maîtresse.Et la maîtresse, pour la première fois, faisait rentrer quelque chose dans le crâne du chasseur ignare. C’était une drôle de pédagogie, ça ne portait aucun fruit mais ça le soulageait. Chacun son tour! Et inversement au cours des choses, c’est le sanglier qui léchait la cervelle éclatée du nouveau traqué.

    L’arbre tria dans sa ramure.Le programme s’avérait plutôt chargé.

    Pour le premier pisseux,il réservait un accident de bûcheronnage, un bras coupé, une bonne gangrène…pas moins de 2 mois de souffrances.

    Pour le second, il hésita longtemps, puis vu le petit exploiteur, futur tortionnaire de ses condisciples, magouilleur et rabatteur d’obscénités sociales, il lui réserva pour y pendre sa chute, sa branche la plus résistante.

    Pour le dernier, le temps aurait passé. Son fût transformé en planches constituerait l’essentiel d’un faux chalet au bord d’un lac artificiel.Un soir de triste barbecue, il craquerait l’allumette de sa surchauffe estivale.

    Et ils valseraient ensemble dans la même fumée d’un malheureux accident à oublier!

    Pour le couple, il ne savait plus trop.

    Il en avait déjà tant condamné. Son cousin, en bord de route lui rendait ce service. Il enroulait les duos foireux,les tandems où chacun pédalait vers son côté, les ménages torchons, les paires asséchées.

    Parfois, il ne désignait que l’un des deux, le faux, l’infidèle, le sournois, le propriétaire du couteau.

    Là…peut être avait il exagéré ?

    Il révisa sa fiche. A deux, ce couple là n’avait pas 18 ans. Il se pencha sur l’ombre palpitante.

    La sueur dégoulinant de son ample cime effaça la silhouette d’un premier sentiment tremblant, esquissé au feutre bleu de l’eau.

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