Exercice inédit d’écriture créative 151

Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman.
Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page.
Depuis, elle ne parvenait pas à s’en remettre.

Imaginez une suite

12 Responses

  1. Clémence dit :

    Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman. Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page. Depuis, elle ne parvenait pas à s’en remettre.

    Et d’abord, si on leur donnait un prénom à ces personnages ? Avec un moyen mnémotechnique, cela va de soi…
    Le héros du roman: Eric, ça commence pareil !
    La mariée dans le roman : Emma, ma comme mariée !
    L’auteure : Aurore, ça commence pareil et l’aurore, ça promet de belles journées !

    Voilà, les choses étant claires, l’histoire peut commencer.

    Aurore déposa son stylo et le point final de son roman. Cela lui avait coûté de devoir se séparer d’Eric qui convolait en justes noces avec Emma. La romance se termine, une aventure va commencer avec l’éditeur.

    Bien que ce fut Aurore qui décidât de tout le scénario, elle se sentait maussade, abandonnée, voire trahie. Un sentiment de détresse s’installa et ne la quitta plus. Il lui semblait qu’elle ne parviendrait pas à s’en remettre. Ses amis tentèrent de la distraire par des sorties les plus diverses, rien n’y fit. Ils lui présentèrent des prétendants, rien n’y fit. Elle se cloîtra dans son appartement. Internet était de tous les services.

    Après deux mois de réclusion, un soupçon de colère pimenta les sentiments négatifs qui la rongeaient. « Quelle idée saugrenue d’avoir trouvé une gentille fiancée à mon héros qui , de plus est, l’épouse! »
    Aujourd’hui, elle devait assumer ses choix et ses engagements avec la maison d’édition. Il était hors de question de demander un délai ou de…

    Six mois plus tard, Aurore pensa qu’un second roman pourrait faire tourner le vent en sa faveur. ..Zou, plus d’Emma en mariée resplendissante. Mais Aurore se sentait tellement fatiguée…

    Neuf mois passèrent et, petit à petit, Aurore reprit le dessus. Timidement, certes. Mais elle venait de se rendre compte qu’en se comportant ainsi, elle s’infligeait une douleur supplémentaire.

    Par une journée ensoleillée, elle se maquilla, mit sa tenue préférée et sortit. Tout allait bien….
    Elle s’arrêta devant la vitrine d’une librairie où son dernier roman occupait une place de choix. Son regard s’y accrocha. Sans même s’en rendre compte, elle tendit la main vers son héros qui, bien sûr, illustrait la couverture. La main d’Eric se tendit vers elle et la happa….Elle eut à peine le temps réaliser ce qui se passait, qu’elle se retrouva dans les bras d’Eric. Ils s’assirent à un coin de page. Un vendeur leur apporta une tasse de sépia et un verre de violette.. Aurore lui confia la détresse qu’elle avait ressentie à être séparée de lui.

    Au fil de leur conversation , ils remontèrent les pages jusqu’à la rencontre « Eric-Emma ».
    Eric dit avec hésitation que lors de cette première rencontre, il avait éprouvé un sentiment doublement étrange : l’incompréhension d’avoir été abandonné par son auteure et en même temps, le bonheur d’avoir rencontré Emma.
    Un silence s’installa, ils se blottirent entre la page 20 et 21.
    Emma, toujours vêtue de sa robe de mariée, les surprit. Elle s’effondra en voyant son mari tout neuf filer le parfait amour avec son auteure. Son cœur battait la chamade.
    Une décision fulgurante : elle allait troquer son long voile contre une plume vitriolée. Mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, pas de crime passionnel à l’horizon, mais un phénomène incroyable se produisit. Elle atterrit, décoiffée et abasourdie, dans le bureau d’Aurore.

    Emma hésita entre le clavier et le stylo. Avec un culot monstre, elle introduisit le mot de passe, ouvrit un nouveau dossier et écrivit…
    A une vitesse déconcertante, les pages se succédaient. L’histoire était facile : l’inverse de la sienne, même si le héros s’appelait Eric ! Aurore, sa future, serait une cyclothymique invétérée !

    Emma venait de poser le point final de son roman. Cela lui coûtait d’abandonner son héros…
    Une semaine plus tard, il s’avéra qu’Emma fut atteinte du même syndrome qu’Aurore. Elle savait quelle longue errance l’attendait !

    Neuf mois plus tard, à l’instar d’Aurore, il lui prit un beau matin, l’envie de se maquiller et de sortir. Ses pas l’entraînèrent devant une librairie. Son roman occupait la place d’honneur. La couverture : une ruelle de Venise, un homme de dos, une femme …

    Et ce fut comme un plongeon vertigineux. Emma se sentit happée, Aurore la rattrapa et lui dit :
    « Te voilà enfin… »
    Elles s’installèrent au coin de la page 149, un vendeur leur apporta un verre de violette et une tasse de sépia et les potins allèrent bon train.
    Emma lui confia, avec un brin de pudeur, et un soupçon d’agacement, qu’Eric avait changé.
    « Tu imagines, être le héros de deux romans successifs… »

    Elles riaient et papotaient encore quand, deux chapitres plus loin, Eric apparut. Elles le regardèrent avec candeur et lui sourirent.

    Une seconde plus tard, Eric, sous le choc, se demandait comment lui, double héros, avait pu être expédié, tel un vulgaire colis, dans l’appartement d’Aurore.

    Lentement, il s’assit, retroussa les poignets de sa chemise, attrapa un stylo. Le vertige de la page blanche ne le saisit pas une seule seconde ! Il commença par le titre !
    Il écrivit nuit et jour, les feuilles s’empilaient à une vitesse inouïe….
    Il s’apprêtait à mettre à mettre le point final à son roman… mais….sa main resta suspendue….

  2. Halima BELGHITI dit :

    Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman. Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page. Depuis, elle ne parvenait pas à s’en remettre…
    Voila. Encore un roman de bouclé. La satisfaction du travail accompli. Et pourtant, je m’interroge: A-t-il bien fait, Ernest, d’épouser Mathilde au final ? C’est vrai, quoi…Est-il tout à fait convaincu que c’est la femme qui lui convient ? Sont- ils vraiment, vraiment fait l’un pour l’autre au bout du compte ? Certes elle a tout fait pour lui prouver que son amour pour lui était sincère. Certes, il s’est battu de son côté pour la convaincre que seule elle comptait à ses yeux… Mais au final, ont-ils bien fait ? La fin du livre n’aurait-t-elle pas été plus piquante si, en fin de compte, Mathilde avait réalisé qu’elle ne l’aimait pas suffisamment pour convoler avec lui en juste noces ? Ou si Ernest, de son côté avait réalisé qu’il en aimait une autre ? N’est-ce pas une fin trop classique pour un roman ? Trop attendue ? Et puis franchement, je trouve qu’il est bien mieux que Mathilde, Ernest. Je ne sais même pas ce qu’il lui trouve. Lui qui adore parcourir le monde, découvrir de nouvelles cultures et de nouveaux horizons, va-t-il finir sa vie avec une jeune et prometteuse avocate new-yorkaise ? Ne serait-ce pas mieux s’il s’adonnait encore un peu à sa passion ? Qu’il voyage en solitaire par monts et par veaux, vivant encore d’extraordinaires aventures qui le comblent ? Cela nous permettrait de passer au moins deux cent pages de plus ensembles…Rien que lui et moi… Moi, créant pour lui de somptueux décors, des odyssées à couper le souffle…lui les vivant toutes héroïquement….puisque c’est un héros…Triomphant de toutes les adversités…puisque c’est un héros. Oui, je pense sincèrement que c’est une meilleure idée. Il aura tout le temps de se marier plus tard…Un héros ça ne vieillit pas ! Et moi, ça me permettra de me préparer psychologiquement à notre séparation. Et puis tiens, d’ailleurs, réflexion faite, il ne se marie plus. Plus du tout. Pourquoi faire ? De toutes les façons, c’est moi qui décide, je suis l’auteure, autrement Dieu pour mes personnages. Je décide de ce que je veux. Je sais, je ne suis pas stupide, Ernest n’est qu’un personnage fictif, un héros de roman. Il y en aura d’autres. Mais le mieux, il me semble, c’est qu’Ernest s’installe dans une contrée lointaine et s’investisse dans un projet humanitaire…ça lui ressemble plus ! Après 200 pages de folles aventures, ça parait plus logique qu’il souhaite poser ses bagages quelque part et donner un sens à sa vie…C’est bien ça, un projet humanitaire…c’est noble…c’est altruiste…Allez, hop, hop, hop, au boulot…200 pages ! j’ai du pain sur la planche, moi…

    Halima BELGHITI

  3. Françoise - Gare du nord dit :

    Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman. Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page. Depuis, elle ne parvenait pas à s’en remettre…

    Racontée ainsi l’histoire pourrait donner à penser à nos lecteurs que cette romancière avait maîtrisé la situation. Or, la réalité était tout autre.

    Au début du dernier chapitre, il lui avait annoncé son intention de se marier et de la quitter dans la foulée puis asséné, tout juste avant mot « Fin » quelques vérités : il lui reprocha de l’avoir confiné dans une existence médiocre, baladé dans une histoire insignifiante agrémentée d’anecdotes d’une écœurante platitude, bref d’avoir fait de lui un personnage d’une navrante banalité.

    Et, avant de tourner la dernière page, il lui asséna cette phrase terrible « Je vais désormais vivre dans les feuilles de vraies auteures, d’authentiques écrivaines » prenant soin d’appuyer cruellement sur le « e » final. L’infâme!

    Et effectivement, depuis, elle ne parvenait pas à s’en remettre et décida de le suivre pas à pas dans la poursuite de sa nouvelle carrière.

    Il avait donc épousé, à l’Eglise de Saint-Germain-des-Prés, une éditrice qui lui mit le pied à l’étrier.

    C’est ainsi que, pour sa première incursion dans ce qu’il appelait La Grande Littérature, il fut accueilli par une grande dame du quartier dans son ouvrage « Le deuxième sexe » s’imaginant probablement qu’il en serait le premier. Mais son nom n’ayant pas été cité, il ne sortit pas de l’anonymat. Le naïf ! Elle rigolait.

    Il fit des pieds et des mains pour interpréter le musicien Brahms dans un roman d’une jeune écrivaine à la mode, un charmant petit monstre. Mais mal renseigné sur le synopsis il ne figura pas dans davantage dans l’ouvrage. Le niais ! Elle jubilait.

    Il chercha refuge dans « La Carte du Tendre » d’une précieuse du XVIIe siècle mais, non averti et démuni de l’itinéraire, il s’y égara. Le nigaud ! Elle exultait.

    Retrouvé par miracle, il s’aventura chez la bonne dame de Nohant mais oubliant qu’il ne savait pas nager, il se noya dans « La mare au diable ». Le naze ! Elle triomphait.

    Miraculeusement sauvé, il frappa à la porte de Céline. Le nul ! Elle se marrait. Mais il trouva le succès et la célébrité dans un périple au cours d’une nuit d’insomnie. Elle enrageait !!!

  4. Gwenaëlle dit :

    Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman.
    Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page.
    Depuis, elle ne parvenait pas à s’en remettre, elle avait perdu le fil, elle était sortie de l’histoire. Depuis le temps qu’elle vivait avec lui, le faisant avancer, douter, réfléchir.. Jouer avec ses envies, ses sentiments, ses élans, ses replis… Elle était lui, il était elle, il avait envahi sa vie.. Il ne la quittait pas. Quand elle s’arrêtait d’écrire, il était là encore, il trottait dans sa tête. La nuit il hantait ses rêves, le matin elle se réveillait avec lui, le chassait de son esprit le temps de reprendre pied dans la réalité, se préparer, faire  quelques tâches quotidiennes, le retrouvait devant son café fumant, cigarette à la main,  laissant aller son imagination… ‘Où en est-il ? Ah oui il a enfin rendez vous avec Johanna… Mais va t il la rencontrer finalement ?’ Tout ce temps passé à penser à lui, à noter tel ou tel détail, à revenir sur ce qu’elle avait écrit la veille, à le voir partout dans sa vie, à sortir son carnet de sa poche à tout moment pour noter une idée.  Depuis qu’elle a commencé ce roman, depuis qu’elle a imaginé son héros, il est là omniprésent. Elle le connaît par cœur, ils vivent ensemble jour après jour.
    Le point final a mis fin à son roman. Le point final a mis fin à leur histoire. 

  5. ourcqs dit :

    Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman.
    Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page.
    Elle avait l’impression, malgré ces longs mois de complicité, qu’il lui échappait complètement. Il se révélait autre, depuis le fameux mariage. Il doutait de sa vie, devenait fantaisiste, débordant d’initiatives, de fantasmes. Toute une personnalité secrète se révélait, elle ne comprenait pas , était-elle à l’origine de cette libération??
    Peu à peu elle découvrait un imposteur qui l’avait sans doute utilisée pour arriver à ses fins . Passionnant double qui la hantait dans son écriture, élaboration du roman, ses réflexions revenaient sans cesse à ce revirement qu’elle n’avait jamais envisagé . Méritait-il une autre vie, dans un autre volume ?????

  6. Sabine dit :

    Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman. Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page. Depuis, elle ne parvenait pas à s’en remettre.
    Un soir, elle a mit un disque. Toute seule, dans son salon. Et elle a dansé avec lui. A bout de souffle, elle s’est effondrée sur le divan et elle a dormi longtemps, très longtemps. A partir de là, elle l’a emmené à la salle de sport, elle lui a préparé des dîners aux chandelles, elle a fait l’amour avec lui. Souvent, partout. Tous les jours elle vivait avec lui. Aux petits soins à chaque minute. Il venait au travail, en vacances. Elle l’a même présenté à ses amis.
    Mais ils n’ont pas compris. Ils l’ont faite enfermer.
    A l’hôpital psychiatrique elle partage avec lui les excitants pour vivre le jour, les somnifères pour dormir la nuit. Elle l’emmène à la cantine, aux activités peinture et théâtre. Ils font leur promenade dans le parc, ils font l’amour encore plus souvent. Elle est aux petits soins, à chaque minute.
    Ils sont enfermés, c’est tout.
    ©Margine

  7. Sylvie dit :

    Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman. Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page. Depuis, elle ne parvenait pas à s’en remettre. Elle y pensait sans cesse. Julien hantait ses jours et ses nuits. Elle relisait les passages de son roman qu’elle préférait, ceux où elle le décrivait sous son meilleur jour. Il avait habité sa vie pendant plus de deux ans et la fin de son histoire avait ouvert un vide béant dans son existence. Ces deux années durant, elle s’était consacrée entièrement à lui, à sa vie. Elle ne regrettait pas la fin qu’elle avait trouvée à l’histoire : Julien avait épousé Chloé, qu’elle avait elle-même créée pour lui et qui lui apporterait l’équilibre. Le roman devait se terminer ainsi, il n’y avait pas à tergiverser. Elle voulait le bonheur de Julien, elle le lui avait donné. Point. Et elle se refusait de faire une suite, elle avait toujours haï les sagas, les romans en plusieurs tomes, ça ne faisait qu’user les personnages. Mais finalement c’était elle, l’auteure, qui se minait avec cette séparation forcée. Elle avait bien essayé de faire table rase et de commencer d’autres histoires, mais Julien était toujours là, sous sa plume. Elle n’en pouvait plus. Elle était allée trop loin dans l’écriture, se disait-elle. Un jour, elle repensa à sa première rencontre avec Julien et il lui vint soudain à l’esprit de se rendre à cet endroit, où elle avait vu Julien pour la première fois. Vêtue de son costume de tweed, elle emprunta le sentier le long de la voie ferrée jusqu’à la petite gare de Minape-Hersonnage. Devant la maisonnette de style coloniale fraîchement peinte en blanc, sur le quai n°1, il y avait deux bancs de bois vernis. Comme le jour où elle avait rencontré Julien, elle s’assit sur l’un d’eux, sortit de son sac son thermos d’earl grey et but de longues gorgées en attendant l’omnibus de 17h18. Quand la voix des chemins de fer annonça l’arrivée du train, sa gorge se serra et ses mains se mirent à trembler autour de la bouteille de thé. Le train entra en gare, s’immobilisa. Les portes s’ouvrirent. Comme la dernière fois, il y avait peu de voyageurs. C’est de la voiture 4 que Julien était sorti – elle le revoyait encore si nettement -, avec son cuir usé, sa sacoche kaki en bandoulière, ses cheveux mi-longs ramenés derrière les oreilles, et son regard… ce regard qui… Mais cette fois-ci, elle n’eut pas le temps de voir qui que ce soit sortir du train. Elle sentit une présence qui l’envahissait, une force qui l’empoignait. Elle lâcha brusquement le thermos d’early grey qui retentit sur le bitume du quai comme l’écho répété d’un appel lointain. Elle se sentit alors comme aspirée par un violent courant d’air, engouffrée malgré elle dans un tunnel vertigineux, puis propulsée sur la pelouse parfaite du manoir de Lord Angleton, le jour de la garden party annuelle. Mais que se passait-il ? Elle se sentait toute disloquée, comme une poupée qu’une enfant habille et déshabille, un pantin que l’on désarticule, un jouet que l’on triture dans tous les sens. C’est affreux, pensa-t-elle, elle ne pouvait rien faire par elle-même, elle était comme possédée. Autour d’elle : des mots, des lignes éparpillées, raturées ou réécrites. Une plume allait et venait, la badigeonnait d’adjectifs, l’affublait de qualités et de défauts qui ne lui ressemblait pas. C’était intolérable. La romancière s’était laissé prendre au piège : elle était devenue à son tour personnage.

    ©Sylvie Wojcik

  8. Christine Macé dit :

    Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman. Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page. Depuis, elle ne parvenait pas à s’en remettre.

    La belle affaire ! Qu’est-ce qu’il lui était passé par la tête ? Encore un qui s’empressait de mettre la bague au doigt d’une jeunesse ! Pourquoi avais-je cédé si facilement à ce caprice ? J’étais là, bêtement enragée devant ce livre que je n’arrivais pas à refermer. Trop tard, il était trop tard pour tout : pour annuler ce mariage, pour rappeler l’éditeur et lui dire que j’allais revoir ce happy end mielleux, que j’avais une nouvelle idée. N’importe quoi, mais pas cette conclusion ridicule et d’un autre âge. Marié ! Est-ce que j’étais mariée, moi ?! J’avais tout sacrifié à des heures d’écriture et passé des nuits d’insomnies à revenir sans cesse sur l’ouvrage pour en sortir le meilleur. J’avais trimbalé mon héros dans tous les coins de la terre, éternel baroudeur, découvreur de terres nouvelles et de peuplades inconnues, et même imaginé – dans le prochain roman – l’envoyer sur Mars ! Et voilà que tout s’écroulait. La marche nuptiale résonnait dans ma tête comme un requiem grinçant, les vivats des passants sur les marches de l’église viraient aux conspuassions, tout ça tournait au vinaigre.
    Je balançais le bouquin à travers la pièce dans un geste rageur. Va au diable ! Et je claquais la porte du bureau, espérant cesser de fulminer sur le piège où je m’étais laissée prendre.
    Malgré ma vindicte, le mot « marié » refusait de se taire : j’aurais voulu le passer au pilon, l’écraser comme on fait d’une mouche qui vous tourne autour, le jeter au feu et l’extraire une bonne fois pour toute de mon vocabulaire. Mais ma mémoire elle-même refusait d’obéir. Pire : elle m’assommait de messages du genre : « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants… » J’enrageais de me rappeler ces contes de l’enfance, ressassés le soir avant de m’endormir. Je pestais de me découvrir si intoxiquée, totalement addict à cette idée que c’était la plus belle fin qui soit pour un livre, pour une vie, réalisant que je m’étais fait avoir aussi bêtement que tous ces mortels qui convolaient en justes noces. Moi la rebelle, l’insoumise, je ne l’avais pas vu venir, et c’est lui qui m’avait menée par le bout du nez, feignant d’obéir à mes directives de scénariste, lui l’acteur que je croyais manœuvrer et qui, dans l’ombre, se jouait de moi. Lui qui, désormais, jouissait de sa position d’homme heureux… avec une autre !
    Je pleurais, réalisant que je m’étais illusionnée tout ce temps et combien j’avais cru à mes rêves de « liberté, égalité, fraternité ». Comme je m’étais crue détachée, insensible, forte. Tout ça s’écroulait brusquement, révélant une vérité crue et amère : je l’aimais. Je l’aimais simplement, passionnément, follement. J’avais proprement ignoré cette évidence qui, aujourd’hui, me frappait au visage. Et au cœur.
    Lorsque enfin j’eus vidé mon sac de larmes (et la boîte de kleenex), une idée s’insinua comme une petite lumière. J’ouvrais grand la porte de mon bureau, toisant le bouquin qui gisait piteusement dans un coin, et sortis glorieusement une feuille blanche. Tenant ma plume en suspens, je laissais monter en moi les premières sensations délicieuses de l’inspiration. Mon rire s’amplifia, inondant la pièce, et avant de coucher sur le papier les premières lignes de la « saison 2 » de cette saga, j’en savourai l’intrigue : marié, oui la belle affaire ! Cette fois, c’est moi qui aurai le beau rôle, j’en jurai. Je serai l’enjôleuse, la séductrice, la vilaine, la traîtresse : en un mot sa maîtresse. A nous deux, mon gaillard !

    Bon dimanche, Christine

  9. Eléonore dit :

    Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman.
    Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page.
    Depuis, elle ne parvenait pas à s’en remettre.
    Elle marchait de long en large dans sa chambre, prenait un stylo et son vieux cahier, elle ne se résoudrait jamais à écrire sur un clavier d’ordinateur. Son bonheur, c’était le papier, l’encre qui filait jouait, flux et reflux de vagues bleues exaltant son inspiration, goélette au vent du large.
    Elle avait bien pensé faire de son héros un marin amoureux des flots, fougueux comme l’écume. Elle le voulait grand et halé ; la peau tannée par les embruns. Un torse fier bravant le soleil.
    Un mâle solitaire dédaignant les appels de sirènes.
    Pourtant, un matin de tendresse, elle laissa sortir de sa plume distraite une créature inconnue des hommes, une femme mirifique au corps svelte, à la chevelure dorée et fine entremêlé d’algues pourpres. Sa peau réfléchissait des fragments de lumière, à chaque ondulation cette créature vibrait, se métamorphosait et resplendissait, lançant des appels muets brillants comme la nacre
    Lui si prompt à tourner le dos à toutes les enchanteresses se laissa prendre dans les filets de cette séduction.

    La plume courait sur le papier, l’encre coulait en nappe d’azur, couvrait de signes souples la page qui se mouvait sous l’assaut des marées

    Angélique (c’est le nom de l’écrivaine) se laissait aller avec la houle, balançait sa chaise comme un voilier, se levait pour mieux reprendre souffle, rejetait ses cheveux sur sa nuque en sueur.

    Le héros profita de l’instant où elle ouvrait sa fenêtre afin de contempler le soleil couchant, pour plonger dans les vagues et épouser sa Sirène.

    Angélique resta là effleurant sa page blanche .naufragée dans ce vide incertain.
    Elle scrutait la feuille, cherchant la vague qui avait engloutis son rêve. Ses doigts tremblaient sur ce désert blanc. Telle une aveugle elle palpait le néant.

    Elle décida de jeter l’ancre, de laisser son navire s’envelopper de coquilles puis couler.
    Mourir solitaire dans une mer de larmes.

  10. Antonio dit :

    Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman.
    Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page.
    Depuis, elle ne parvenait pas à s’en remettre.

    Mais à la fin, qu’est-ce qu’il m’a pris !
    C’est moi qui l’ai mise dans ses pieds.
    C’est moi qui lui ai donné cet air ingénu.
    C’est moi qui lui ai mis les mots justes dans sa bouche.
    C’est moi qui leur ai donné rendez-vous dans ce café.
    C’est moi qui leur ai permis ce premier baiser fougueux.
    C’est moi qui leur parlais d’amour, de mariage, de toujours.
    C’est moi, moi, moi !

    Elle n’existe pas.
    Ses cheveux, c’est moi, en blonds.
    Sa bouche, c’est moi, en plus pulpeuse.
    Ses mains, c’est moi, exactement, longues et fines.
    Ses yeux, c’est moi, du même bleu.
    Ses mots, oh oui, ses mots, ils ont tourné tant de fois dans ma bouche, sans pouvoir sortir.
    Ses mots, oh comme je regrette ces silences, comme je regrette les lui avoir approprié… usurpatrice !

    Elle n’existe pas parce qu’elle est moi, comme j’aurais voulu être, belle, effrontée, courageuse.
    C’est elle qu’il a épousée, elle que je lui ai comme une conne présentée.
    Mais c’est moi qui t’aime, moi que tu aimes.
    Personne ne peut comprendre.
    Tu te souviens, sur les bancs de l’école, je voulais te dire…
    Tout ce temps, trop de temps, jusqu’à ce roman qui ne résous rien… rien.

    Ils auraient des enfants c’est sûr.
    Pourtant, elle n’avait rien laissé transparaître à ce sujet dans sa fin.
    L’idée même la révulsait.
    C’était décidé.
    Elle écrirait la suite.
    Les premiers mots de son nouveau roman se sont imposés.

    « Il ne savait pas pourquoi il l’avait tuée, jusqu’à ce sa psychanalyse le ramène sur les bancs de l’école. »

  11. laurenced dit :

    Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman.
    Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page.
    Depuis, elle ne parvenait pas à s’en remettre. Ça lui coutait vraiment mais elle s’obligea à commencer un tome 2. Hors de question pour cette romancière à succès de laisser son héros magnifique avec une aussi belle épouse ! Et puis quoi encore ? Elle s’en voulait de lui avoir présenter Clara, son héroïne. Elle était remplie de toutes les perfections qu’il lui manquait à elle. Normal qu’il soit tombé éperdument amoureux. Elle avait tout fait pour les séparer mais rien n’avait fonctionné. Au dernier moment, un rebondissement qu’elle n’avait pas anticipé l’avait obligé à finir avec un happy end son roman. Qu’à cela ne tienne, le tome 2 verrait lé déchéance du couple parfait, les bagarres et divorce. Elle parlerait de leurs mensonges et vacheries. Elle s’immiscera dans les pages pour lui montrer qu’elle seule est sa moitié.

  12. durand dit :

    Mise à l’eau!

    Son héros venait de se marier quand elle mit un point final à son roman. Cela lui avait coûté de devoir s’en séparer à la dernière page.

    Depuis, elle ne parvenait plus à s’en remettre. Il était si beau, si parfait, si drôle, si intelligent, si modeste, même pas riche, juste aisé, gagnant autour de 400000€ par semaine.

    Il était naturellement blond, finement musclé, parlait six langues étrangères et deux régionales, le basque et le breton.

    Il vivait simplement dans son « home » perché dans un parc de 10000m2, délicatement rayé d’une piscine de 500 mètres de longueur. C’était sa passion. Épuisé par les incessants aller et retour entre New York et Djakarta, il passait ses we à aligner de vraies longueurs, sans haltes, sans pauses, sans guichets, sans frontières. C’était sa liberté.

    Elle le suivait, au bord du bassin, lui concoctait de savoureux cocktails d’agrumes exotiques. Il les dégustait au bout de chaque longueur… puis repartait. Pour être long, c’était long, souvent étendu, virant vers l’infini. Elle baillait, parfois.

    Épuisé par la marche, elle s’acheta un vélo pour accompagner son héros mais n’avait rien dans le mollet.
    Elle installa donc une petite table, en bout de bassin, son ordinateur portable, une bouteille de San Pellegrino pour inviter son imagination à pétiller.

    Et elle se mit à rédiger la biographie de son héros. Pour ajouter un peu de piquant à ce quotidien trop régulier, elle lui concocta des aventures.

    D’un voyage d’affaires à Copenhague, il ramena une sirène qu’il installa dans la piscine. Cela émoustillait le bonhomme qui tentait de battre des records, tant sur l’eau que sur les sorties de bain.

    Elle observa son héros, mesura à temps la fragilité de son palpitant. Elle liquida la belle, garda sa queue en trophée, récupéra la sienne.

    Puis elle se déguisa en Mata Hardie, l’entraîna dans une toute petite île, sous les palmiers. Tous les matins, il faisait dix fois le tour de l’îlot et la nique aux requins.

    Elle rédigeait, rédigeait à tours de bras et digérait aussi. Toute cette eau et ces mots brassés, ça lui faisait du bien. Elle en avait fini de faire la planche de sa vie. Elle avançait. Ou du moins, c’est ce qu’elle croyait.

    Un jour d’anniversaire qu’elle avait cru bon de fêter au Brésil, son héros tomba amoureux d’un jeune plongeur. Il n’avait pas quinze ans, sentait le pain de Rio…

    Elle fit oeuvre de charité internationale, le sortit se sa favela, l’offrit à son héros.

    Puis elle l’installa dans un F3 à Cergy Pontoise, côté port. Tous les matins, les deux traversaient joyeusement la Seine, clapotaient au milieu des péniches, coursaient les cadavres gonflés, se posaient sur de lourdes branches flottées, jouaient au cormoran, se séchaient le dessous des bras.

    Elle écrivait, écrivait, le temps que l’amour passe, que la frivolité s’éloigne, que la soupe du quotidien brûle, attache au fond de la casserole.

    Jusqu’au jour où elle reçut un courrier de son héros!

    Celui ci l’invitait à témoigner d’une signature la bienveillance de son regard. Elle ne le savait pas aussi passionnément socialiste, si pressé d’adopter une de leurs premières mesures. Les deux allaient se marier sur la péniche église de Conflans Sainte Honorine.

    Ce fut un beau mariage. Il y avait du soleil dans leurs yeux, des canards dans l’eau et des sushis dans les assiettes…

    Marguerite posa le livre. Elle se réjouissait d’avoir gardé les 50 points de la station T… lui permettant d’acquérir ce roman. Il était clairement noté en quatrième de couverture que ce livre ne pouvait être vendu.

    Elle se demandait qui pouvait avoir envie de revendre un tel chef d’oeuvre.

    Allongée au bord de la piscine du camping 3 étoiles « Les Guillemots », elle profitait de sa première semaine de vacances.

    Son mari, de l’eau jusqu’à la ceinture, l’interpellait des bras, tel une éolienne au milieu d’un champ de betteraves.

    « Chérie, t’as vu, t’as vu…je suis enfin parvenu à lâcher le bord…! »

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