Ce jour-là, quelque chose s’est tu. 

Je me souviens de tonton Cachoux, mon oncle. Petit paysan à Polliat, dans l’Ain. Je me souviens surtout de Jacot, son cheval, son compagnon de peine, presque son frère de silence.

Entre eux, nul besoin de grands discours. Mon oncle lui parlait comme on parle à un ami. Il posait la main sur son encolure, le flattait doucement, lui tendait une poignée d’herbe fraîche, comme une récompense, comme une caresse de plus. Jacot mâchouillait cela tranquillement, l’œil paisible, l’oreille attentive.

En été, après la moisson, mon oncle attelait Jacot à une charrette emplie de sacs de blé et je l’accompagnais. Quand, il me confiait les rênes, assis à mon côté, j’étais fier comme un cow-boy à la conquête de l’Ouest. Ainsi, derrière Jacot, notre équipage prenait le chemin du moulin.
On s’y rendait pour y moudre le blé de la dernière récolte, dans le bruit des roues, l’odeur du grain et la lente marche du cheval.

Une fois sur place, les grains de blé, écrasés par une meule en pierre, devenaient de la farine recueillie dans des grands sacs, aussitôt chargés sur la charrette.

Après quoi, il n’y avait presque rien à dire. Il suffisait d’un mot, presque d’un souffle :
— Allez, Jacot, à la maison.
Et le cheval reprenait le chemin, comme si la ferme habitait son cœur,
comme s’il connaissait, mieux que nous, la route menant à la ferme.

Mais un jour, le tracteur est arrivé.

Le fer a remplacé le souffle. Le moteur a chassé le pas vivant.
Et Jacot s’est effacé dans la poussière du progrès.

Ce jour-là, quelque chose s’est tu. Mon oncle ne parlait pas à son tracteur. Il ne le caressait pas. Il n’y avait entre eux ni tendresse, ni regard, ni confiance. Juste une mécanique à nourrir au gasoil.

Le tracteur faisait le travail, oui. Mais il n’était pas vivant.

Et tu pouvais toujours lui dire
— Allez, à la maison ! Jamais il n’aurait compris.
Jamais il ne nous aurait ramenés, comme Jacot savait si bien répondre
à la tendresse d’une simple demande.

À méditer avant de confier les rênes à l’IA…

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Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com

10 réponses

  1. Jean Marc Durand dit :

    J’ai connu un paysan qui caressait souvent son tracteur, espérant qu’en cas de malaise, la bête mécanique serait capable de l’emmener jusqu’aux urgences les plus proches. Il n’a pas survécu à son illusion.

  2. camomille dit :

    Riche souvenir que celui de Jacot et de tonton Cachoux.
    Si vous êtes cinéphiles, je vous recommande « LE TEMPS DES MOISSONS » superbe fresque rurale chinoise, en salle en ce moment en France.
    Sinon, je suis très contente de pouvoir confier mon itinéraire à mon GPS.
    On peut très bien s’adapter à notre société en piquant ce qui nous convient tout en préservant et en enrichissant nos relations humaines.
    C’est à nous de faire l’effort de maintenir l’équilibre me semble-t-il?
    RIEN NE SERA JAMAIS ACQUIS!
    et c’est ce qui fait la saveur et l’intérêt de la vie.
    Enfin… ce n’est que mon point de vue n’est-ce pas? 😉

    • 🐁Souriis verte dit :

      Le problème va se poser pour l’équité des concours d’écriture des nouvelles, de poésie etc…
      Juger entre la robotique et un cerveau ?
      Enfin c’est soulever un grain de sable par rapport à tout le reste.
      Les relations restent amicales ce n’est pas ce qui est en jeu… c’est plus profond.. bises Camomille 🐁

  3. Jean Marc Durand dit :

    Cette semaine, pour une réclamation à la Poste, j’ai été amené à échanger avec un robot. Une voix posée, une écoute attentive, un accent assez neutre, des réponses somme toute très correctes, un cheminement calibré pour m’accompagner vers un presque nul part. Et finalement, piégé, je me suis même surpris à dire merci à la machine. C’est grave docteur ??

    • 🐁Souriis verte dit :

      C’est ça ! C’est quand on s’excuse à un poteau électrique qu’il faut appeler le Samu 😀🐁

    • FANNY DUMOND dit :

      Bonjour Jean-Marc. La semaine dernière je ne pouvais pas accéder à un compte personnel (bien que je note tous mes codes). Je téléphone à l’agence et là je tombe sur un robot qui ne cessait de me dire : pouvez-vous répéter votre question ? comme dans le célèbre sketch. Finalement, au bout de 3 plombes, il me dit que j’aurais la réponse à me connectant à mon compte personnel !!! Je me suis tapé 40 km A/R pour voir un humain. Je ne les ai pas loupés sur l’enquête de satisfaction.

  4. 🐁Souriis verte dit :

    Une émouvante histoire…
    Je me sens le Jacot en allongeant les mots de mes petites nouvelles sur le papier. Supplantée et mise en porte-à-faux par les novateurs qui osent, eux, se servir de l’I.A qui fait le travail pour eux et bien sûr sans le signaler. Mais ma joie est celle d’écrire ‘mes’ emotions et surtout de lire et ressentir celles des autres… ça aide à se connaître sans se voir… c’est ça le partage. Sinon encore une fois, à quoi ça sert ? Etre ami avec un robot ? Chouette alors ! 🐁

  5. mijoroy dit :

    Pascal et Béatrice vous soulevez les pierres d’achoppement de notre société actuelle. Toutefois, ne rien faire sous prétexte que rien ne changera est à mon sens, antinomique de l’envie de changement. Il s’agit pour chacun d’agir avec cohérence par rapport à nos valeurs, nos idées. C’est la somme de tous les minuscules actes de toutes les petites mains, qu’un égrégore se tissera pour espérer influencer un changement. Les habitudes, les privilèges acquis ( peu importe qu’ils soient bons ou non) prennent plusieurs décennies pour être corrigés. Se rendre compte que tout part à vau l’eau, est une formidable prise de conscience. Faut-il encore oser agir autrement et accepter d’être pointé du doigt. Aller à contre-courant demande beaucoup de courage et de persévérance.

    • 🐁Souriis verte dit :

      L’accepter cher(e) Mijoroy… on est bien obligé… continuer l’effort ? Effectivement ça dépend de ses valeurs… on est confronté aux voitures et autobus qui roulent tout seuls… les opérations par robot … qui est responsable en cas de pépin ? Ou alors ça n’a plus d’importance, le pépin ? Parce que dans le fond, l’ecriture ce n’est pas grave … c’est juste l’honnêteté de le dire … l’honnêteté … le respect … kezako ? C’est toujours un plaisir de vous lire vous et Béatrice on se sent bien. Merci à toutes les deux. 🐁

  6. C’est une belle histoire Pascal. Elle a la douce odeur de la terre et de la complicité, des journées pleines et du travail bien fait.

    Le progrès réside surtout dans la manière où nous abordons la vie, celle où nous traitons les autres.

    Car si Jacot fut aimé, tant de ses semblables ne l’ont pas été. Ce qui a fait la différence c’est le respect que lui a donné votre grand-père.

    Ce qui à mon sens est à redouter, ce n’est pas la machine à l’extérieur de nous , mais davantage le fait que nous nous conduisions comme si nous en étions une.

    Nous pouvons pointer du doigt tout ce qui ne va pas dans le monde, mais rien ne changera tant que nous aurons encore la guerre et toutes sortes de désordres à l’intérieur de nous.

    Votre grand-père cher Pascal avait une sagesse simple, celle que lui enseignait la terre, la nature, le cycle des saisons. Il a juste cherché à s’harmoniser avec elle, dans un partenariat mêlé de douceur et de respect.

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