302e proposition d’écriture créative de Pascal Perrat

lettre-chargrin
Il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein.

Trop lourde, trop humide; personne n’osait l’ouvrir.
Cependant, il fallut bien…

Inventez la suite

26 Responses

  1. Françoise - Gare du Nord dit :

    Il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein. Trop lourde de tourments, trop humide de larmes ; personne n’osait l’ouvrir. Cependant, il fallut bien…

    Et un jour, enfin, un agent du Centre des courriers égarés de la Poste à Libourne s’y attela et ce qu’il découvrit dépassa tout ce qu’il avait pu voir au cours de sa carrière.

    Il avait vu des lettres de réclamations pleine d’amertume et des faire-part de deuils emplis d’affliction, des courriers administratifs bourrés de tracasseries et des missives destinées au fisc pleines d’abattement,, des épîtres d’amour larmoyantes suivies de lettres de rupture affligeantes, des dépêches ministérielles et des correspondances ratées, des plis froissés et des notes salées, des messages de détresse et des bulletins météo maussades.

    Mais cette lettre-là était exceptionnelle. Non qu’elle fut glorieuse, n’étant écrite ni en lettres d’or ni en lettres de feu, elle n’était pas destinée à demeurer dans la mémoire des hommes. Et pourtant, elle subsisterait longtemps dans celle de l’agent de la Poste de Libourne.

    Car elle subissait tous les désagrément dévolus à aux lettres :
    la peine que lui causent des soucis d’argent dus à sa nature de lettre de créance
    l’humiliation d’être une lettre ouverte à tous et d’être passée de l’un à l’autre comme une vulgaire lettre de change
    l’accablement d’avoir été incarcérée pour avoir été lettre de cachet
    la désolation et le tourment de n’être qu’une lettre démission
    l’amertume d’une lettre de reconnaissance face à l’ingratitude d’autrui
    le déchirement d’être une lettre de sauvegarde incapable de protéger son prochain

    Elle ne comprenait pas cette accumulation de souffrances, de labeurs, et de peines perdues 100 fois et 100 fois retrouvées. Elle s’était pourtant montrée docile et scrupuleuse, à toujours prendre tout au pied de la lettre ; polie et respectueuse pas du tout le genre à prononcer le mot de 5 lettres.

    Mais la morosité, la mélancolie et les douleurs l’avaient imprégnée et elle en était complètement imbibée. Elle était maudite. Une véritable calamité. L’agent de la poste lui-même ne pouvait plus rien pour elle.

    Alors, il advint le prévisible et l’inévitable : elle resta lettre morte

  2. JJ dit :

    il ne savait pas, il ne savait plus, il errait chez lui comme il errait dehors. Il était gouffre, vide, desastre, catastrophe. Il était ici comme il était ailleurs, dans l’antre meme de sa solitude, dans l’assourdissant vacarme de son profond silence.
    Il respirait sa mort dès qu’il voyait la nuit s’en aller; chaque fois que la sienne se levait un peu plus. Il était tous et personne en un meme corps.
    Il ne savait pas, il ne savait plus ce qu’il adviendrait; à quoi bon, il était symbole de la destruction de l’homme par lui meme.
    —–
    elle savait tout, elle avait toujours su, elle allait vite, faisait bien mais allait mal; peu naïve, toujours stable, elle avançait toujours sans regarder ailleurs. Elle courait en arriere, tremblait de stabilité. Froide, gelée, rigide, glacée par sa flamme intérieure trop étouffée. Elle ne voyait rien d’autre que sa pendule, ses alarmes, qui rythmaient sa machine infernale.
    Elle savait tout, elle avait toujours su ce qu’il adviendrait; à quoi bon, elle était le symbole de la destruction de l’homme par lui meme.
    —–
    on ne savait pas encore, on ne saurait jamais vraiment, on vivait à deux comme on vivait à un; insouciants, amoureux, libres de dépendance, se donnant la main en se faisant du pied. Le coeur léger lourd en émotions, on regardait le ciel mais on était le monde. Aveuglés, éblouis par notre bien-être, on n’était ni toi, ni moi, mais nous.
    On ne savait pas encore, on ne saurait jamais vraiment ce qu’il adviendrait; à quoi bon, on était le symbole de la destruction de l’homme par lui meme.
    —–
    il savait, il ne savait que trop bien. Il remuait à toute allure ses idées lasses, violentes, torrides. Ca fusait au ralentit, tout se mêlait dans une triste abondance. Il regardait la lettre. Il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein. Quelque chose dérangeait dans cette lettre. Trop lourde, trop humide;Pleine d’un trop tout monumental, de ce trop qui mene au rien.
    —-
    elle était là comme une relique, symbole d’une distance infinie et pourtant d’une si extreme proximité. Immobile, si petite, d’une invisibilité perçante, d’une flamboyante couleur terne. Elle était messager, emplie de destin, porteuse de vie et pourtant morte.
    Il la regardait toujours, il la regardait encore, il la regarderait jusqu’a ce qu’elle s’envole, qu’elle disparaisse, il surveillait ses plis dans ses moindres coups de vent.
    —-
    Il la lu avec peine; elle la lira plus tard et on suivra ses pas. Elle enfermait la peur, elle était le malheur, elle était le destin; elle était par sa force une grande faiblesse humaine. Celle des doutes, des regrets, des pleurs et des cris, de l’irrationnel mal-être, d’un gout inatteignable de l’absolu. Celle d’un état second, de l’infinie méprise, de l’absurdité la plus totale, incontrôlable quoique mortelle. Elle envoyait le mal à ceux qui cherchent le bien, à ceux qui ne cherchent rien. On ne s’en détachait pas, on ne s’en détacherait plus, jusqu’à la prochaine lettre.

    Personne n’osait l’ouvrir. Cependant il fallut bien… on ne sait rien de plus, ne le saura jamais, sinon qu’elle était le symbole de la destruction de l’homme par lui-meme.

  3. Peggy dit :

    Il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein.
    Trop lourde, trop humide; personne n’osait l’ouvrir.
    Cependant, il fallut bien…

    Se décider à faire quelque chose. Il y avait trop longtemps qu’elle attendait sur le petit plateau en métal argenté, où nous avions pris l’habitude de déposer le courrier.

    Les caractères sur l’enveloppe s’étaient dissouts les uns dans les autres trop humidifiés par le contenu et l’enveloppe elle-même ne cessait de gonfler comme si les pleurs continuaient de se déverser en cascade dans un réceptacle au pied d’une montagne.

    Nous étions plutôt une famille courageuse, mais personne ne se décidait à ouvrir ce courrier qui nous faisait part, sans aucun doute, d’une catastrophe que nous ne nous sentions pas prêts à assumer. C’était lâche évidemment et nous n’en étions pas fiers, mais c’était ainsi.

    Or faire semblant que ce courrier n’existait pas devenait de plus en plus pesant.
    Un de nous se décida enfin à décacheter l’enveloppe, et… éclata de rire. Nos imaginations s’étaient emballées. Ce que nous avions pris pour des pleurs étaient des larmes de joie nous annonçant une très heureuse nouvelle !

  4. LN dit :

    Il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein.
    Trop lourde, trop humide ; personne n’osait l’ouvrir.
    Cependant, il fallut bien se résoudre à crever l’ABC.
    Avec délicatesse j’ouvrai l’enveloppe, tâchant de ne pas la déchirer plus qu’elle ne l’était déjà.
    Le sang d’encre, encore frais, me salit les mains tandis que les mots, porteurs d’une sentence définitive, me sautaient aux yeux.
    « Regrets » et « adieu » m’arrachaient déjà le coeur, alors que « l’absence de foi en l’avenir » et « le vertige insurmontable » menaçaient mon équilibre.
    Je voulai jeter tous ces maux noircis en boule à la corbeille mais ce testament – mais ce texte mon amant -m’avait moi aussi déjà fait succomber.

  5. Françoise dit :

    Il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein.
Trop lourde, trop humide; personne n’osait l’ouvrir.
Cependant, il fallait bien…Elisabeth,qui était en train de lire « les gens dans l’enveloppe »d’Isabelle Monnin, posa le livre sur son fauteuil et se dirigeant vers la table, la prit et l’ouvrit. A l’intérieur une page blanche ! Interloquée, elle se demanda qui l’avait mise là. Elle était seule, les volets étaient fermés, les portes closes.
    Il fallait qu’elle élucide ce mystère. Que fait la police quand elle est confrontée à une enigme ? Elle enquête, recueillant le moindre indice Bien sûr il n’y avait pas de victime mais enfin quelqu’un s’était introduit dans la maison ! Mais comment ?
    Elisabeth, prenant son courage à deux mains,et s’étant enveloppée d’une robe de chambre confortable fouilla toutes les pièces du R D C au deuxième étage. Personne ne semblait être entrée et comment aurait-elle pu le faire ? Elle s’attarda dans la bibliothèque, ouvrant tous les livres mais en pure perte de temps.
    Découragée, elle décida d’arrêter ses recherches. Adviendra que pourra ! Que pouvait-elle faire d’autre ? Elle ne pouvait pas alerter la police! On se moquerait d’elle !
    Elle s’apprêtait à reprendre sa lecture quand elle s’aperçut que sur la page blanche il y avait un texte en japonais. Elle tomba dans les kakis (dans les pommes si vous voulez). C’est ainsi que son compagnon la retrouva en fin de journée. Elle murmura »l’enveloppe jaune »
    quelle enveloppe jaune lui demanda-t-il ; allez repose-toi.
    Quelques heures plus tard, elle revint à elle. Son compagnon l’interrogea sur l’enveloppe jaune.
    Elle lui demanda:quelle enveloppe jaune ?

  6. CecylB dit :

    Bonjour,
    je souhaiterai pouvoir participer. Quels sont les modalités?
    Je n’ai pas de talent en particulier mais j’aime bien imaginer des textes à partir d’une base définie.
    Voici pour exemple le texte que j’ai imaginé :

    Il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein.
    Trop lourde, trop humide ; personne n’osait l’ouvrir.
    Cependant, il fallut bien.

    Elle n’eut aucun mal à ouvrir l’enveloppe tachetée de perle brune. Elle fut surprise de se rendre compte que l’odeur du vin séché, lui rappelait son odeur… Elle reconnut son écriture, petite et appliquée, et les larmes coulèrent silencieusement sur ses joues.

    Il lui tendit un mouchoir, et s’installa près d’elle sur le divan. Il observait les morceaux d’enveloppe mouillée collés sur son doigt tandis qu’elle sortait la lettre de l’enveloppe. Il voulait pleurer, crier, tout casser autour de lui et pouvoir s’échapper… comme lui.

    J’observais la scène de loin, cachée dans l’escalier. Je distinguais ses larmes à ma mère, je devinais le chagrin de mon frère aussi, mais je ne comprenais pas. Le pire était déjà arrivé dans ma maison emportant avec lui la joie et la vitalité de mon paternel, l’abandonnant sur sa chaise à roulettes. Je ne comprenais pas qu’il pouvait y avoir pire.

    Il y avait du chagrin dans cette lettre, le chagrin d’un homme blessé, blessé par un violent coup de frein.
    Trop lourde de tristesse cette lettre. Trop humide du vin renversé, quand son corps a rejoint ses jambes dans la mort.

  7. ourcqs dit :

    Il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein.
    Trop lourde, trop humide; personne n’osait l’ouvrir.
    Cependant, il fallut bien…

    Il fallait bien la décacheter, cette lettre, trouvée après la disparition d’ Agathe. Elle l’avait écrite dans ses derniers jours, et tous l’imaginaient triste, pleine de regrets, lourde de larmes, de chagrins. Tellement épaisse qu’ils imaginaient de multiples feuillets noircis de sa belle écriture, imprégnés de larmes. Dès l’ouverture ils furent étonnés par le parfum, son parfum léger, floral, et ravis de découvrir des photos, des cartons de couleurs. Chacun d’eux avait un poème choisi, un cliché en souvenir de bons moments, rires, fêtes ou plaisanteries qu’elle aimait tant. Pas de regrets, pas de larmes ou mélancolie. Elle invitait chacune et chacun de ses proches à rêver, à vivre chaque instant intensément…..

  8. Blanche dit :

    C’était une lourde enveloppe grise
    Lourde de 86 autres mini enveloppes
    Qui contenaient les noms et prénoms d’enfants, de femmes, d’hommes, massacrés un soir de liesse sur la Baie des Anges …

    L’été commençait à battre son plein
    L’été
    La belle saison
    Les longues journées de lumière
    Le bleu de la mer
    Le bleu des parasols
    Les franges blanches de l’écume
    Les mouettes blanches au dessus des vagues
    Et le ressac
    La mer qui respire

    Et puis tout devint rouge
    Je n’ai pas allumé la télé
    Ni la radio
    Pas besoins de détails
    L’ Horreur se suffit à lui seul

    J’ai continué à arroser mon jardin
    À admirer la nature
    Sa bonté
    Sa générosité
    À vivre pleinement ma vie
    Peut être un peu plus fort qu’avant
    Et sur le cahier
    À la Mairie
    J’ai écrit
    Plus jamais ça !

    Blanche

  9. Isabelle Pierret dit :

    Un long chagrin bleu courait dans le ruisseau,
    s’accrochant aux algues, se cognant aux cailloux,
    Son encre fine se délavait entre deux eaux
    Et son enveloppe dévalait, je ne sais où.

    Il filait, ce chagrin , pressé par le courant
    Abandonné, mouillé, au désespoir
    Sa course folle livrait à tout venant
    Le chant lugubre des notes noires

    Quand les pompiers sortirent de l’eau
    Ce corps frêle et cabossé, tout froid, tout bleu
    La pluie pleurait, et le chagrin fondait
    Sous l’enveloppe bleue de ce visage si beau

    On couvrit ce chagrin d’une pelisse légère
    Dorée, vibrante dans la brise
    On frissonnait près de cette éphémère
    Silence troublé par l’encre bise

    Chacun pleurait, Personne ne sut,
    Pourquoi ce long chagrin bleu dans la vasière
    S’était échoué à demi-nu
    Par temps de brume, de fondrières.

  10. Blanche dit :

    Une grosse lettre humide
    Une grosse lettre lourde de chagrin
    De chat grain
    De grains de chats
    De cache grain
    De grain caché
    De chagrin caché
    D’où sortait de vraies larmes
    Et pas de croc-crodile
    Ni de crocodile
    Ni de croque Odile….

    Bref, il fallut bien se résoudre à l’essorer,
    La faire séchée, la repasser
    Et,
    Une fois ouverte,
    Charlie fut trés déçu

    Le chagrin s’éteint tout bonnement évaporé

    Il est vrai qu’alors l’été battait son plein!

    Blanche

  11. Françoise dit :

    Une pointe, un saumon, une salade.
Inventez une histoire d’amour entre ces trois éléments.
    Cela faisait une demi-heure qu’il l’attendait. Lui avait-elle posé un lapin ? Mais soudain elle apparut habillée d’une jolie robe, couleur saumon, avec à ses pieds des chaussures au bout pointu,à talons aiguille. Il la regarda venir avec des yeux de merlan frit, puis la serra contre son cœur, la complimenta sur sa robe . Elle lui raconta qu’elle l’avait achetée dans le magasin de mode jouxtant le marchand de poisson. C’est d’ailleurs après avoir jeté un œil sur son étal où gisaient principalement des saumons, qu’elle avait eu envie de cette robe, couleur saumon, qui était en vitrine.
    Il lui proposa d’aller au restaurant qui était à côté « le poisson rouge ». Ils entrèrent et commandèrent chacun un saumon accompagné de sa salade ( c’était le plat du jour).Au mur, il y avait une copie d’une œuvre de Chardin « chat avec tranche de saumon »
    Ils commençaient à attaquer leur assiette quand soudain charles dit à son amie qu’il lui semblait avoir vu le saumon faire un clin d’oeil à une feuille de salade. Elle haussa les épaules, peut-être un peu trop dédaigneusement. Vexé il lui dit « tu ne m’écoutes pas. Mais non, dit-elle, Je suis toute ouïe, comme un poisson hors de l’eau…
    Ils finirent leur repas silencieusement, lui l’air courroucé, elle les yeux fixés sur un bocal où nageait un joli petit poisson rouge.
    Le garçon vint desservir leur table et s’inquièta que son client eut à peine touché à sa salade. Celui-ci le rassura en précisant que son âme pendant tout ce printemps avait mangé trop de salade et qu’elle était un peu malade.
    Ils partirent, se rapprochèrent, il mit la main sur ses épaules, trouvèrent un fourré à l’abri des regards, il lui enleva sa robe saumon, et la trouva encore plus belle en tenue d’Eve.
    Au loin ils entendirent la chanson « un petit poisson, un petit oiseau »….

  12. Clémence dit :

    Il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein. Trop lourde, trop humide; personne n’osait l’ouvrir. Cependant, il fallut bien…

    C’était la fin de l ‘été, un jour comme tous les autres, un mardi comme tous les autres.
    Il venait d’acheter son journal. Un avion passait dans le ciel.
    Trop bas, trop près.
    En quelques instants, la folie s’abattit sur la ville.
    Ciel bleu. Tours d’acier et de verre. Boule de feu.
    La lumière n’est plus. La poussière avale tout.
    Le temps n’existe plus.
    Sirènes, gyrophares et hurlements envahissent l’espace.
    La première tour s’effondre.
    Un second avion se fiche au milieu de la seconde tour.
    Le temps n’existe plus. Les Twins n’existent plus.
    Un chaos de métal, de verre, de morts et de blessés…

    Juché au-dessus d’un monticule fumant, il avance avec son collègue. Ils tirent la lourde lance. La tâche est insurmontable. Tenir, encore deux heures au moins…
    Il s’arrête un instant. Ses yeux brûlent autant que la rage en son coeur.
    A ses pieds, une tache claire.
    Il tend la main. Une enveloppe jaune. Un seul mot : « Please »….
    Il y avait du chagrin dans cette lettre… certainement….
    Il la glissa dans la poche de sa veste.
    Il retrouva son équipe au complet.
    Ils étaient épuisés. Hagards. Affalés au pied de leur camion cabossé.
    Il enleva son casque et le déposa sur le sol. Il sortit l’enveloppe. « Please »…
    Elle était lourde, trop lourde. Trop humide. Personne n’osait l’ouvrir.
    Cependant, il fallut bien…Une adresse écrite à la hâte…
    I love you for ever….

    © Clémence

  13. Joailes dit :

    Il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein.
    Trop lourde, trop humide; personne n’osait l’ouvrir.
    Cependant, il fallut bien …
    Elle semblait dépérir, posée depuis lundi sur le buffet du salon.
    Quelques larmes s’échappaient du rabat de l’enveloppe, discrètement.
    Chacun tournait la tête en passant devant elle, pour ne pas la voir.
    Il faut dire que dans cette maison, tout le monde avait sa part de chagrin et chacun vivait sans s’occuper des autres, tout absorbé par ses propres problèmes.

    Samedi matin, un jour comme les autres, morne et sans intérêt, quelqu’un sonna à la porte.
    Un livreur de fleurs qui amena une jolie plante verte pleine de vie et d’optimisme.
    Nul ne songea à la regarder.
    Elle fut posée à côté de la lettre.
    Elle seule, surprise, cessa ses pleurs et la regarda curieusement.
    C’est alors que le miracle se produisit : la magnifique plante verte étendit ses feuilles comme de grands bras protecteurs, recouvrant la lettre presque entièrement.

    Elle s’ouvrit et laissa échapper tout son chagrin. Plein.
    De lourde, elle devint légère et si elle resta humide c’est parce que ses larmes continuaient de couler, mais elles étaient si douces ..!! Des larmes de bonheur.

    Dans la maison, depuis ce jour, chacun retrouva le sourire, chacun s’écouta, s’embrassa et chacun s’aperçut que les peines s’envolaient en les partageant.
    La lettre arrosait la plante, la plante câlinait la lettre et tout le monde en fit autant.

  14. Jean Louis Maître dit :

    Manger froid.

    Il y avait du chagrin dans cette lettre.
    Plein.
    Trop lourde, trop humide; personne n’osait l’ouvrir.
    Cependant, il fallait bien…
    On appela Maria-Josefa.
    Des pleureuses, c’était la plus vaillante.
    Maria-Josefa avait toujours su pleurer de vraies larmes, chaudes, abondantes.
    Elle ne se satisfaisait pas des simples criailleries de corneille que les autres pleureuses requises se contentaient de lancer.
    Maria-Josefa savait pleurer.
    C’était une professionnelle de la larme.
    On appela, elle vint.
    Le Maire, le Curé, quelques élus et leur femme étaient attablés dans la salle du Conseil de la petite Mairie. La lourde enveloppe grise était posée sur la table. Tous avaient les bras baissés sur les genoux, invisibles, de peur que quelqu’un ne leur dise :
    – Eh bien, vas-y, toi ! Ouvre la !
    Nul ne voulait apercevoir le secret qui y était enterré, la fatale décision. Maria-Josefa, elle, saurait, pourrait. Certains n’étaient pas loin de penser que si c’était elle qui l’ouvrait, on pourrait peut-être encore éviter le pire. Plusieurs hommes faisaient même les cornes sous la table.

    Quand elle entra, le vieil Antonio, le Premier Adjoint, crêpe noir au bras gauche, baissa la tête, craignant de croiser son regard, mais Maria-Josefa ne lui en faisait plus l’aumône depuis trente ans.
    Depuis qu’il lui avait préféré Maria-Cinta.
    Bien plus au goût de sa mère.
    Maria-Cinta était morte, la semaine dernière, c’était bien fait pour Antonio, seul lui aussi, maintenant, et sans enfants. Le ventre de Maria-Cinta était resté en friche.
    Bien fait.
    Bien fait.
    Quand on l’avait mise en terre, Maria-Josefa n’était pas venue pleurer. Antonio ne l’avait d’ailleurs pas sollicitée, mais de toute façon, elle ne serait pas venue. Elle eût été incapable de pleurer convenablement. Il lui fut d’ailleurs impossible de chasser le petit sourire de revanche qui fleurit sur ses lèvres pendant une bonne semaine. Celle qui venait de s’écouler.

    Maria-Josefa s’approcha de la table, allongea le bras entre le Maire et le Curé et saisit l’enveloppe grise.
    Un frisson parcourut l’assistance. Deux femmes se signèrent, ce qui n’échappa pas au Curé qui bougonna. Elles n’avaient pas vu le diable, quand même ! Sacré femelles !
    Maria-Josefa déchira le rabat et sortit trois feuillets qu’elle parcourut rapidement.
    Elle haussa les épaules et reposa les feuillets sur la table. Tous se reculèrent soudain. Les deux femmes qui s’étaient signées quand sa main s’était posée sur l’enveloppe grise se signèrent de nouveau. Le Curé secoua la tête.
    Le Maire avait fermé les yeux.

    – C’est décidé, Emilio ! C’est décidé, lui adressa Maria-Josefa, d’une voix qui ne tremblait pas.

    Emilio, les yeux toujours clos, s’affaissa sur son siège. Le Curé posa la main sur son épaule détruite.
    Maria-Josefa tourna les talons.
    Pas une larme ne baignait ses paupières, tandis que les femmes de l’assistance avaient sorti leur mouchoir et y étouffaient leurs petits cris de corneille.
    Maria-Josefa secoua la tête et sortit de la salle du Conseil.

    La première à déménager serait Maria-Cinta.
    Bien fait !
    Bon voyage !

    La Préfecture avait tranché. La nouvelle route ne pouvait passer qu’à l’emplacement du cimetière.

    • Jean Louis Maître dit :

      Vous aurez corrigé :

      « – C’est décidé, Emilio ! C’est décidé, lui adressa Maria-Josefa, d’une voix qui ne tremblait pas.  »

      Merci Isabelle Perret qui a constaté la confusion !

  15. Catherine M.S dit :

    Trop tôt

    Il y avait encore du chagrin dans cette lettre. Plein
    Trop lourde
    Trop humide
    Aucun des deux n’osait l’ouvrir
    A quoi cela allait-il servir ?
    Une de plus à s’apitoyer
    Sur ce coup du sort qui les a terrassés.
    Ils se levèrent d’un même élan
    Pour laisser de côté l’enveloppe quelques instants
    Elle resta abandonnée sur le divan
    Abandonnée comme l’enfant
    Qu’ils n’avaient pas su aimer
    Trop difficile
    Pas la force
    Pas la clé
    Pour aider ce bébé à grandir
    A s’épanouir
    A sourire.

    Ils ont donc décidé de le confier à un autre foyer
    Qui saurait, avec amour, l’accompagner
    Alors à quoi bon ouvrir cette lettre toute mouillée
    Pleine de larmes et de pitié ?
    Ils l’ont délicatement ramassée
    Et l’ont vite rangée dans la boîte aux secrets
    Un jour peut-être ils pourront la ressortir
    Et se laisser consoler …

  16. Peggy dit :

    J’aime beaucoup la chute.

  17. Michel ROBERT dit :

    Il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein. Trop lourde, trop humide ; personne n’osait l’ouvrir. Cependant, il fallut bien se risquer. Depuis un mois qu’elles attendaient la nouvelle, elle était là ! Elles déjeûnaient toujours ensemble. Quinze grammes de velin pour une tonne de malheur : la factrice les avait noyés dans la pub. Quand Liliane fit le tri ce matin, elle les avait posés sur la table dans le tas des réclames destinées au retour. Ils passèrent inaperçus. Comme à son habitude, Margaux étala les prospectus tel un jeu de cartes.
    – Il y a du courrier pour moi ? demanda-t-elle entre deux gorgées de café au lait.
    – Non ! Il n’y a que de la pub ! répondit Liliane.
    En faisant glisser le premier pli de la pile de courrier, Margaux découvrit l’enveloppe blanche adressée à sa mamie, à sa soeur et à elle-même.
    – Cette lettre ! C’est pas de la pub mamie. Il y a nos noms dessus ! remarqua-t-elle.
    – Fais voir !
    – C’est une belle enveloppe ! dit Margaux en lui tendant la missive.
    Le coeur de Liliane battit la chamade. Elle reconnut l’écriture de son ami et retint son geste.
    – Ouvre la d’abord, s’il te plaît ! J’ai peur de son contenu. Regarde au dos !
    – Ca vient de Michel de la Martinique.
    – C’est bien ça ! Il est parti sans prévenir. Il ne nous a même pas dit au revoir !… Je l’ai prise pour une pub de parfum tout à l’heure ! J’ai pas fait attention. On va attendre Emma avant de la lire si elle est adressée à nous trois !
    Margaux appela sa soeur qui était dans la salle de bains à l’étage.
    – Emma ! Viens voir, on a du courrier !
    – Oui ! J’arrive, j’ai bientôt fini, lui répondit-elle du haut de son refuge.
    Quand Emma eut terminé ses ablutions, elle dévala l’escalier de bois rouge. Arrivée dans la cuisine, Margaux lui donna le pli cacheté.
    – Tiens ! J’ai du courrier ! s’étonna-t-elle en sautillant de joie.
    – C’est adressé à nous trois, mais tu as le privilège de l’ouvrir. Ouvre la ! lui dit Margaux.
    – Pourquoi moi ? Et si c’était une mauvaise nouvelle ! Ca vient d’ou ?
    – De Michel, de la Martinique ! lui répondit Margaux. Ouvre la ! Tu es la plus jeune, c’est à toi de l’ouvrir.
    – Non ! C’est à mamie de l’ouvrir !
    Elles savaient toutes les trois Michel malade depuis trois ans et cette lettre tardive était un mauvais présage. Elles n’étaient pas dupes. S’il était parti précipitamment le mois dernier, comme un bagnard, c’est qu’il devait s’attendre à quelque chose aussi.
    – J’ai une idée ! On va tirer au sort ! proposa Emma. Une l’ouvre, la deuxième la sort de l’enveloppe et la troisième la lit.
    – Je vais vous la lire ! dit Liliane d’un ton incisif en lui prenant des mains… On va pas tergiverser !
    Elle prit un couteau dans le tiroir de la table, ouvrit, déplia, et commença sa lecture.
    – Chères Liliane, Margaux et Emma,… Si vous avez cette lettre entre vos mains,…
    Mais elle s’arrêta tout net en continuant pour elle-même.
    – Alors ! Mamie ! s’impatientèrent les filles.
    – On va faire la fête ! Michel s’est suicidé.

  18. Nadine de Bernardy dit :

    Serrées les unes contre les autres dans le noir ,légèrement humides des larmes de celle qui les avait tracées,les lettres renâclaient en se dissolvant de colère, d’ennui et de curiosité.
    Un grand chagrin d’amour ! Si beau,fort,bouleversant, il était peut-être temps que la destinataire cesse de faire l’autruche , ouvre cette enveloppe pour en prendre connaissance.Elles n’en pouvaient plus de se demander quelle serait sa réaction!
    Elles avaient toutes exprimé la douleur immense de l’expéditrice qui ne s’était pas privée de répandre sur un nombre incalculable de pages,son désarroi et sa peine à la lecture du faire part reçu le mois précédent,un de ces carton ridicule comme on sait les faire aujourd’hui:

    Sandrine et Olivia ont la joie de vous faire part de leur mariage qui aura lieu ……..et comptent sur votre présence……

    Malgré une rupture violente et les années passées, Marion aimait toujours Sandrine.Apprendre de façon si cavalière que celle-ci avait proposé à une autre ce qu’elle lui avait toujours refusé, lui brisât le coeur une seconde fois.

    Voilà pourquoi une lettre pleine de chagrin s’amollissait sous un tas d’autres dans l’appartement où s’aimaient Sandrine et Olivia.
    Ce fut cette dernière qui ouvrit enfin l’enveloppe, par hasard. Les lettres enfin libérées, tombèrent devant elle, contenu désespéré de la grosse missive. Etonnée,elle tenta de ramasser le petit tas, mais fut bien incapable d’en reconstituer le sens.
    Haussant les épaules, sans plus de considération pour cette découverte,elle balança tout ce pauvre chagrin au vide ordure sans même en parler à Sandrine, qui,trop occupée aux préparatifs du mariage , ne remarqua pas la disparition de la fichue enveloppe dont elle avait parfaitement reconnnu l’écriture à son adresse et qu’elle n’avait pas encore eut le cran d’ouvrir.

    Le mariage eut lieu dans la joie et le bonheur, sauf pour une petite ombre tout de noir vêtue,cachée derrière un pilier de l’église fleurie de roses blanches.
    Le soir,se retrouvant seules, les jeunes mariées se réjouirent de cette merveilleuse journée.
     » Au fait, tu ne devais pas inviter ton ex – demanda Olivia – je ne l’ai pas vue.
    – Si, mais je n’ai jamais eu de réponse ».

  19. laurence noyer dit :

    J’ai reçu ce matin une lettre.
    Pas un texto, pas un courriel
    dont la teneur, fast food
    n’aspire qu’à se dissoudre.

    Une correspondance
    à l’ancienne
    Pleine de confidences
    à mon adresse…

    Tu as, je l’imagine
    choisis, un beau papier.
    Et puis, je le devine
    chaque mot, bien pesé

    Tu m’écris ton calvaire,
    tes peurs et tes chagrins
    le poids de tes enfers
    leste soudain mes mains

    Je lis tes déboires
    la ruine de tes envies ;
    ce qui, tracé de noir
    remplit toute ta vie.

    J’ai reçu ce matin une lettre.
    Ce qui était banal
    pour nos ancêtres
    est devenu original.

    Cette lettre acouphène
    a maintenu entre guillemets
    l’assurance agrée
    des sentiments distingués.

  20. Antonio dit :

    Une feuille a l’intérieur y avait été pliée par une main assassine sans gant.
    Des empreintes affichaient leur forfait dans des taches de mouillure qui n’avaient pas eu le temps de sécher.
    Il avait dû beaucoup pleurer.

    L’inspecteur Harkness se munit de son mouchoir pour manipuler la scène de crime.
    Une enveloppe à peine scellée par une langue trop sèche, sans doute, après s’être épandue dans un écrit d’horreur.
    Une feuille à la tôle de papier froissé et cabossé après avoir roulé sur tant de vies sans s’arrêter. Et tous ces mots, là, étendus, gisant dans leur encre noire séchée.
    Tout ça au nom de quoi ? De l’amour ?

    L’inspecteur ne comprenait pas cette folie meurtrière. Il n’en était pas à sa première affaire sur fond de terrorisme amoureux.
    Les procédés se ressemblaient tous. Son mentor, le commissaire Prévert, lui en avait tracé les grandes lignes.
    « Cet amour si violent si fragile si tendre si désespéré. Cet amour beau comme le jour et mauvais comme le temps. Quand le temps est mauvais »

    Et le temps était mauvais pour ce pauvre orphelin. Un amour de six ans, tremblant de peur dans un noir soudain.
    La mission d’Harkness était une nouvelle fois de faire la lumière sur ce crime odieux, au nom de l’amour. Et il la ferait. L’écrivain-légiste donnait ses premiers éléments.

    Ces mots guettés, traqués, blessés, piétinés, achevés, niés, oubliés parce qu’on l’avait traqué, blessé, piétiné, achevé, nié, oublié, cet amour tout entier.

    Si vivant encore…

  21. durand dit :

    Il y avait du chagrin dans cette lettre. Plein. Trop lourde, trop humide; personne n’osait l’ouvrir.
    Cependant, il fallut bien.

    Le con, il aurait pu téléphoner. Il aurait du appeler l’un de nous. On était quand même là!

    Non, il a choisi de ne pas déranger…et de ne pas l’être non plus. Tous ces forcenés de la vie, ça l’épuisait. Quand on en discutait autour d’une bière, finalement il y avait si peu de raisons d’être, de faire semblant, de continuer à mesurer l’inefficacité de nos pas raccourcis, de déboucher nos encombrements de circulation sanguine, de cœur, de poumon…de foie.

    Il rigolait pas mal de l’essentiel. Dernièrement, il avait établi un contrat obsèques exigeant de la société du départ un corbillard bleu. Le noir, il en avait soupé. Et le gris du travail. Et le marron de la maladie. Et le mauve de l’amour.

    Tout s’était fané, flétri, desséché. Quand ça commence à trop sentir la poussière faut pas hésiter à prendre le balai.

    Pour lui,l’aspirateur de la vie était beaucoup trop bruyant. Et son sac était plein…

    Finalement Christian a ouvert l’enveloppe. On était tous autour. Elle ne contenait qu’une feuille vierge pliée en quatre.

    Et là, ça m’est revenu. Effectivement, il me l’avait dit. Jamais il n’avait craint la page blanche.

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