Exercice inédit d’écriture créative 94

Cela ne faisait aucun doute, elle était parvenue à l’autre extrémité de sa vie.
Mais elle n’y voyait que des avantages.
En effet…

Imaginez la suite

11 Responses

  1. Clémence dit :

    Après une version bucolique, voici un invitation au voyage extrême…

    VERSION COSMOLOGIQUE

    Cela ne faisait aucun doute, elle était parvenue à l’autre extrémité de sa vie. Mais elle n’y voyait que des avantages.

    En effet un sublime rayon de soleil la frappa et redonna vigueur à ses neurones ankylosés, au cœur desquels où s’étaient empêtrées de drôles d’idées…

    Elle naquit en même temps que l’Univers. Elle fut immédiatement dotée de pouvoirs incommensurables, inénarrables, immarcescibles….

    Elle s’autoproclama « Reine de la Planète Bleue ». Son premier acte fut la création simultanée de Terre et d’Océan. Elle fut grandement satisfaite de ce coup de maître. Son ambition lui fit miroiter d’autres opérations. Elle prendrait son temps, car Chronos était déjà amoureux d’elle et lui passait tous ses caprices !

    Au gré des ères, elle agaça Terre . Celle-ci ne fit ni une ni deux et se scinda en cinq continents. Océan, toujours aussi proche de sa sœur, se déclina en cinq entités. La paix revint sur Terre, mais pas en elle. Il lui fallait de l’action.

    Un événement extraordinaire, surgi des profondeurs marines, secoua la terre et redynamisa la règne de la Souveraine.

    Elle ne lésina en rien. Elle sollicita fleuves et montagnes pour fractionner les continents en pays. D’un revers de souffle, elle éparpilla les océans en mers.

    Les Chasseurs-Cueilleurs s’approprièrent des territoires et renforcèrent, à leur insu, le pouvoir de la souveraine.
    Pays, régions, parcelles de terre…, tout se fractionnait, tout se réduisait jusqu’à atteindre une dimension micro moléculaire. Autrement dit, la fin de vie.

    C’est alors qu’ une autre opération prit de l’ampleur : des villes et des villages apparaissaient partout. Les maisons mono-place multiplièrent les pièces et accueillirent familles et descendance.

    La Souveraine se sentit quelque peu désarçonnée car son règne prenait un tournant imprévu. Elle fit appel à une co-souveraine. Celle-ci régnerait sur la multiplicité des mouvements et lui rendrait compte annuellement.

    Cette association ne fut pas des plus heureuses car les conflits et les malheurs se multiplièrent sur tous les continents et même sur les océans et les mers. La violence, la pollution et les virus bourgeonnaient et explosaient en champignons atomiques. La vie était devenue un enfer.

    Face à un tel désastre, les Souveraines envisagèrent une opération risquée : la soustraction de tous les maux recensés et leur éradication.
    Mal leur en prit car, dans les affres de cette opération, des pans de justice, de bonté, de bienveillance et d’amour disparurent.

    Un énorme trou noir apparut, prêt à engloutir le Monde.
    La Souveraine se vit en rêve… « Souveraine Division… »

    Le lendemain, la Souveraine Division convoqua ses co-souveraines, Multiplication et Soustraction et elles tinrent conseil toute une nuit. Un pacte inédit fut signé. Il tenait en un article unique :

    «  La gestion du monde est, à partir de ce jour, confiée aux auspices synergiques des Quatre Opérations Fondamentales. »

  2. Clémence dit :

    Cela ne faisait aucun doute, elle était parvenue à l’autre extrémité de sa vie. Mais elle n’y voyait que des avantages. En effet..

    PREMIÈRE VERSION

    Elle se sentait déjà si vieille et se voyait si noueuse. Elle soupirait en regardant ses consœurs et s’agitait un peu.
    – Nous avons notre secret ! se dit-elle, un secret que nous dévoileront plus tard ! C’est un véritable talisman, un passeport de longévité !

    Et pourtant, elle s’endormit, doucement, paisiblement, comme toutes ses consœurs.

    La terre était dure et froide, les couleurs de l’été avaient laissé leur place aux bruns et aux ocres, les bleus grisés et les brumes prenaient possession du ciel.
    Noël aux couleurs rouges et or rassembla les habitants aux tables garnies du gros souper et des treize desserts.
    La nouvelle année fit une entrée fracassante en s’octroyant quelques minutes de soleil en plus.
    Ces deux dates marquées par les rassemblements de convives étaient « le signal ».

    Certes, il fut un temps où l’événement s’inscrivait sur une autre page du calendrier, mais aujourd’hui, c’était à la fin de l’hiver…

    Elle était prête. Sa dormance allait prendre fin de manière assez radicale : une coupe franche. Elle serait alors serait prête à entamer sa vie !

    Mars arriva en cavalier juvénile et elle, elle débourra dans les cris de joie ! Ses bras noueux se sentaient pousser des ailes. Quelques jours plus tard, elle et ses consœurs troquèrent leurs tenues brunes contre des robes légères et aériennes d’un vert tendre.

    Avril farceur amena de l’agitation : visites fréquentes et pronostics ; conseils et attentions délicates : protections de pied en cap ! Cette année, elle eut même droit à la présence d’un rosier à ses côtés.

    Juin fêta ma naissance.
    – Je suis là, avec mes petites sœurs en fleur!
    Réunies en grappe, nous nous sommes habillées d’un blanc teinté d’une pointe vert pâle pour la circonstance.

    Dix jours… Nous avons vécu dix jours dans la joie et la liesse, puis nous nous sommes étiolées. Tous les indices étaient présents pour que je me sente arrivée à l’autre extrémité de ma courte vie. Et pourtant, jamais je ne m’étais sentie aussi pleine de vie et d’énergie.

    Certes, ma robe aérienne avait cédé sa place à une tenue plus robuste d’une seule pièce. Je ne devais cependant pas me plaindre de cet accoutrement. En effet, j’étais encore vivante sous un soleil de plomb et je me sentais couler dans mes veines une vitalité croissant de jours en jours.

    Juillet et août furent éclatants, éblouissants.
    Septembre arriva avec ses tièdes langueurs.

    Le matin du septième jour d’octobre, j’ai entendu une conversation qui m’a bouleversée.
    – Si un orage ne vient pas tout détruire, cette année sera exceptionnelle

    Mes joues se sont encore arrondies. Elles ont rougi de plaisir et de promesses audacieuses.

    Patienter encore un peu…

    Viendra le temps des vendanges puis celui de ma consécration.

    Pour l’éternité, je vivrai avec l’année de mon cru.

  3. Sabine dit :

    Cela ne faisait aucun doute, elle était parvenue à l’autre extrémité de sa vie. Mais elle n’y voyait que des avantages. En effet il était temps qu’on s’occupe d’elle, elle qui avait passé ses années à s’occuper des autres. Sa meilleure arme : la ruse.
    Première étape : elle s’installa chez sa fille et son gendre pour deux semaines de vacances. Qui durèrent 3 semaines, un mois…jusqu’à s’y installer pour une période non définie.
    « Que veux-tu, ma fille, si je reste seule dans mon appartement parisien je vais me mettre une balle dans la tête. Si papa était encore parmi nous… » Quelques larmes de crocodile, et l’affaire fut entendue.

    Deuxième étape : « Dresser la liste dans mon calepin ».
    Lundi : enfiler mon pull sur l’envers
    Mercredi : faire un gâteau et remplacer le sucre par le sel.
    Jeudi : dire « Quel beau soleil » s’il pleut ou vice-versa.
    Dimanche : se mélanger dans les prénoms.
    Puis à peu prêt tous les trois ou quatre jours :
    Mettre la table et remplacer le couteau par une deuxième fourchette.
    Parler à Georges comme s’il était encore vivant.
    Me promener en slip.
    Mettre ma chemise de nuit à 13h00…

    La ruse fonctionna à merveille. Conseil de famille entre les enfants, où bien sûr on décide d’aider maman à lutter contre la maladie d’Alzheimer qui se profile.
    Maintenant, sur le calepin, on peut y lire :
    Lundi : gymnastique
    Mardi : théâtre
    Mercredi : club « Les cheveux gris »
    Jeudi : chorale, piscine
    Vendredi : club des jeux de société
    Samedi : atelier cuisine
    Les enfants se relayent pour emmener maman au club, chez sa copine, chez le coiffeur. Ils ont peur de la laisser sortir seule. Et maman jubile. Pas un jour sans qu’on lui propose une petite douceur avec un sourire attendri.

    Sauf qu’aujourd’hui maman a dit:
    – Georges, où as-tu mis mon calepin ?
    Car aujourd’hui maman a besoin de consulter son calepin pour se rappeler ce qu’elle a fait hier.

    ©Margine

  4. patricia sanders dit :

    Cela ne faisait aucun doute, elle était parvenue à l’autre extrémité de sa vie.
    Elle n’y voyait que des avantages.
    Elle récoltait ce qu’elle avait semée ; le mot gratitude était souvent exprimé ;ce qui n’évitait pas les larmes du consentement.
    « l’homme qui consent reconnait la limite de son pouvoir . mais cette défaite est sa plus grande victoire :il ne s’agit plus de défaire ce qui fut fait mais de se défaire de son illusoire toute puissance afin de donner à cette vie ci celle que nous avons à vivre , le meilleur de nous même »(petit traité de la joie de Martin Steffens)

    patricia

  5. gepy dit :

    Cela ne faisait aucun doute, elle était parvenue à l’autre extrémité de sa vie.
    Elle n’y voyait que des avantages.
    En effet, elle allait enfin se libérer de son fardeau. Elle avait tellement eu peur d’être brisée par les dangers de la vie. On prenait beaucoup de précaution pour ne pas la brusquer, pour la choyer, et surtout ne pas l’abîmer. Elle était d’une grande fragilité !
    Elle s’effrayait de peu. Les chiens, par exemple, la terrorisaient. Heureusement, l’homme la protégeait et la défendait.
    Il la manipulait avec une précaution infinie. Elle adorait cette sensualité, toujours de courte durée. Ce contact lui manquait. C’était si rapide et si rare. En effet, peu d’homme l’avait cajolée. Pourtant, ces touchers étaient d’une extrême intensité. Elle s’en souvenait comme si c’était hier.
    D’ailleurs, c’était hier !
    Sa vie serait éphémère, elle en était consciente. Mais après elle, la renaissance !
    Une femme venait d’ouvrir le frigidaire ! Ça y est, sa fin était imminente ! Ce fut elle, l’élue, parmi tant d’autres. On la sortit de ce lieu réfrigéré. Elle fut cassée avec force sur le bord de l’assiette. Sur le coup, elle ressentit une grande douleur localisée en son centre.
    Puis, immédiatement après, suivit une sensation de libération, de légèreté comme… le soulagement de l’accouchée après l’expulsion de l’enfant.
    Son précieux avantage avait enfin pris toute sa dimension. Son «Précieux» saura se faire apprécier, elle en était intimement convaincue. Cuit au plat, son œuf sera un véritable régal pour l’homme qui l’avait si gentiment dorloté.
    La coquille se sentait, malgré tout, «chagriné» par cette fin.
    Elle se consola : il y avait tout de même des avantages à l’extrémité de cette courte et morne vie, celle du jaune entouré de blanc, à déguster avec plaisir.
    Elle sortit de ce cauchemar, quand elle eut la sensation de tanguer. Elle ressentit un léger fendillement dans tout son être. Elle en oublia ses visions pessimistes et revint dans son présent. Sa protectrice, la poule, l’avait surveillée et chauffée avec amour. «C’était autrement plus valorisant que de croupir dans un frigo et d’être explosé contre une assiette», se disait-elle en se craquelant franchement en plusieurs morceaux. Et là, un poussin apparut. Un mignon poussin tout jaune et tout duveteux.
    A l’apogée de sa vie, la coquille lui dit : « nourris-toi bien, mon petit, et profite de ta vie.»
    Poussin devint grand mais encore trop petit pour apercevoir, au-dessus de lui, dans l’arbre, la chenille endormie.
    Heureusement, sinon il l’aurait gobée d’un coup de bec. Parce que là, dommage pour le papillon, l’autre extrémité de la vie de la chenille. La poulette adolescente, ne sachant pas encore décoller du sol, épargna donc le cocon et le papillon naquit. Il ne regrettait rien le papillon, certainement pas son passé de momie chenillée ou de chenille momifiée. Que de bonheur de voler de fleur en fleur !
    De fleur en fleur ?
    D’arbre fruitier, assurément. Parce que : hop ! L’autre extrémité de la vie de la fleur est le fruit. Tel était son avantage. Elle fanait et il apparaissait.
    C’est à ce moment que la poulette vint interrompre la scène et la chaîne naturelle. Elle picora le fruit goulûment.
    Mais rien n’était perdu. Elle détestait les pépins de fruit et les ignora totalement.
    Malgré leur survie, les pépins de fruit étaient parvenus, eux aussi, à l’autre extrémité de leur vie. Ils disparurent dans la terre.
    Les petites pousses d’arbres fruitiers du lendemain en furent honorées et très fières.

    Et si, à la place du poussin, était né un dragon ? Oui, parfaitement un dragon ! Et pourquoi pas un dragon, comme c’est raconté dans de nombreuses histoires d’œuf ?
    La coquille aurait-elle vu les mêmes avantages à l’autre extrémité de sa vie ?

    Gepy

  6. Françoise -Gare du Nord dit :

    Cela ne faisait aucun doute, elle était parvenue à l’autre extrémité de sa vie.
    Mais elle n’y voyait que des avantages.
    En effet, elle avait gâché sa jeunesse pour un écrivain prometteur certes mais impétueux et étourdi.
    Et, chaque jour, elle avait usé sa face rose et tendre à supprimer ses erreurs de jeunesse, ses fautes d’orthographe et ses écarts de langage. Elle y en avait perdu la peau et brûlé la première extrémité de sa vie. Et tout cela pour rien.
    Car le jeune auteur prometteur s’était mué en un médiocre prosateur prompt à écrire sottises et niaiseries. Que de fois n‘avait-elle dû frotter, gratter, s’escrimer pour faire disparaitre un nombre incalculable d’énormités, d’inexactitudes historiques, de lapsus malheureux.
    C’était la seconde partie de sa vie, sa fameuse « période bleue » comme elle s’amusait à le dire avec une ironie teintée d’amertume, qui s’achevait maintenant. Elle était usée et épuisée mais la perspective d’en finir lui apparaissait en tous points positive.
    D’abord, elle n’aurait plus à rattraper les innombrables maladresses de ce balourd ; ensuite elle connaîtrait la gloire en devenant une pièce maitresse du Musée des lettres et manuscrits témoignant du dur labeur de l’écrivain avant l’avènement de l’informatique
    In « Crépuscule d’une gomme bicolore »

  7. George Kassabgi dit :

    Cela ne faisait aucun doute. Elle était parvenue à l’autre extrémité de sa vie. Mais elle n’y voyait que des avantages. En fait, elle n’hésita que pendant une nuit : vaut mieux vivre les six derniers mois en liberté qu’avec l’illusion propre aux traitements, prières, analyses à n’en plus finir, et autres choses du même genre… toutes supposées capables de transformer une année de dévouements en un espace de soit-disant santé sur terre pendant deux ou trois ou quatre années en plus.

    Le hasard et les influences externes qui s’y rattachent ne manquaient pas au rendez-vous pour sa décision. Elle avait rencontré, en dehors de tout plan, lors d’une visite chez une amie vivant dans un pays voisin, un an avant le méchant diagnostique, un homme venant de loin. Une sensation profonde et stable dans leurs coeurs, de bien-être ensemble, caractérisa la première rencontre. Elle avait maintes préoccupations personnelles mais pensait quelques semaines plus tard au vivre ensemble pour toujours. Il partageait sincèrement ce sentiment sur leur source de bonheur extraordinaire mais son expérience de vie le poussait à chaque rencontre de remarquer qu’il n’y a rien de simple.

    La nouvelle de sa mort à brève échéance réduisit au quasi-néant leurs points de repères internes ainsi que leurs priorités vers l’externe. Elle cessa de rêver en plein jour et Carpe diem devint son phare. Il cessa de peser le pour et le contre avant chaque décision : son devoir devint un seul, celui de maintenir grande ouverte la voie à sa liberté à elle.

    La vie n’est qu’une seule.

    –George Kassabgi

  8. Antonio dit :

    Cela ne faisait aucun doute, elle était parvenue à l’autre extrémité de sa vie. Mais elle n’y voyait que des avantages.

    En effet, elle qui toute sa vie avait marché sur cette corde raide, rêvant d’un pied à terre, une petite maison en rez-de-jardin, un travail moins éreintant et mieux rémunéré ramenant l’harmonie dans la famille, elle pouvait enfin saisir cette chance qui s’offrait à elle. A elle seule !

    Joindre les deux bouts dans sa vie, un dans chaque main.

    La corde tombait à ses pieds, au plus bas de son état, formant un arc de cercle, un premier pas passa par-dessus, le plus dur, le second suivit, sans hésiter, et d’un geste qu’elle connaissait sur le bout des doigts, qu’elle alla chercher dans l’insouciance de son enfance, elle s’élança.

    La corde s’éleva d’arrière en avant, lorsqu’elle retomba aussitôt à ses pieds qui, jointement et par un automatisme retrouvé sautèrent comme au bon vieux temps, oubliant les peurs de l’adulte, initiant ce mouvement perpétuel que rien ne pouvait arrêter désormais.

    Elle avait quitté sa vie d’avant et elle n’y voyait que des avantages forcément. Elle avait les deux pieds dans son projet en mouvement, et si elle n’était pas plus riche et sans maison en rez-de-jardin, elle avait les yeux qui brillaient et un bel arc-en-ciel au dessus de la tête.

  9. hazem dit :

    Une histoire d’art. 🙂
    ———
    Cela ne faisait aucun doute, elle était parvenue à l’autre extrémité de sa vie. Mais elle n’y voyait que des avantages. En effet, après avoir passé cinq années dans la solitude la plus totale, à force de méditation, de transe autohypnotique et de beaucoup d’eau, elle avait enfin retrouvé le souvenir de sa venue au monde. Tout y était passé, des souvenirs les plus douloureux cachés méticuleusement par son hippocampe, aux joies fugaces de sa première photo aussi vite publiée qu’oubliée ; du deuil inachevé de son cocker « o2 » donné à des fermiers inconnus, à l’épopée de son adolescente en Argentine et son premier amour romanesque.
    48 ans soigneusement rapportés chronologiquement dans 48 carnets distincts, pas moins de 50 blocs A4 de 150 feuilles à petits carreaux utilisés en brouillon et 87 feutres noirs usés, dont 13 avaient disparu dont elle ne prit pas la peine de retrouver la trace dans sa mémoire. Elle se disait toujours, et cela convient à nos disparitions futiles : « Il ne faut pas être sadique quand même, quand ce n’est pas grave, ce n’est pas grave ! Basta ! ».
    D’où les avantages qu’elle trouvait à ce voyage. A Maintenant 48 balais, elle l’avait passé du plafond aux tréfonds de sa vie et sa lumière vive. Ce souvenir est vif quand on le retrouve dit-elle, « la lumière vous brûle les yeux, l’air vous déchire douloureusement les alvéoles juvéniles », tout le monde le sait, mais personne ne le sait. La vieille (c’est elle qui le dit !) en avait pleuré une après-midi. Oui, entière ! Elle avait d’ailleurs pleuré toute sa vie pendant ces cinq ans entre la taïga et les steppes mongoliennes. Elle y ria toute sa vie, bouda, flâna, resta prostré, s’étonna, fit face, se calma, stoïque, énervé, émerveillé, respiré… endura, à quoi bon, envoya valser, cria, susurra, haït et aima, adora, admira, accomplit sa vie.
    À 48 ans, l’avantage ultime pour lequel plus jamais elle ne renoncerait plus à rien de quoi elle aurait envie. Le Graal obtenu par ce voyage pénible, mais refait autant de fois qu’il le faudrait si nécessaire. Celui qu’elle chérirait jusqu’à la fin, sa vie en tête : sa renaissance.

    Hazem AAH

  10. Fred Nache dit :

    Cela ne faisait aucun doute, elle était parvenue à l’autre extrémité de sa
    vie. Mais elle n’y voyait que des avantages.
    En effet, elle qui avait été obligée tant de fois de se lever tôt pour s’occuper des enfants avant de partir enseigner dans des écoles où les proviseurs s’occupaient davantage de leur avancement que des élèves, elle qui après le travail devait se dépêcher de revenir à la maison tandis que son cher mari après son travail allait jouer au tennis, occupation qui devenait quasiment la principale, tandis qu’elle devait préparer le repas pour des bouches affamées qui oubliaient de dire merci, puis s’occuper de la vaisselle, tout cela pour avoir le droit de se coucher tard et se plier aux exigences maritales, sauf quand son mari dormait déjà et ne l’importunait pas… Après tout cela, elle se voyait enfin maître de son temps et de son destin.
    Les enfants avaient pris leur indépendance et réussissaient leur vie professionnelle, son mari ne subissait plus le stress d’un travail certes passionnant mais exigeant et générant un énervement qui le rendait difficilement approchable, les besoins financiers avaient disparu pour faire place à des versements mensuels opulents acquis en restant à se prélasser à la maison, quelle différence !!!
    Certes, sa santé et ses énergies déclinaient mais elle avait enfin le temps d’orienter celles qui lui restaient vers ce qui lui tenait le plus à cœur, le monde magique et merveilleux des cartes dans un univers exigeant attention, mémoire et utilisation pratique des statistiques, dans le cadre d’un jeu où le hasard ne rentrait pas, le bridge. Et s’il lui restait du temps, eh bien, elle ferait du crochet, cette activité des grand-mères qui lui apportait tellement de satisfactions quand on admirait le résultat. Enfin du temps pour moi ! se disait elle.

  11. Christine Macé dit :

    Certes, ses amis ont, pour la plupart, disparu : beaucoup sont morts, d’autres végètent dans une maison de retraite trop clean où elle ne met jamais les pieds de peur de s’y retrouver, elle aussi, enfermée pour la vie.
    Les enfants sont loin et les voisins trop discrets.
    Mais Caraméline n’est pas du genre à broyer du noir. Elle aime les petits matins frileux du début de l’hiver, la mer rageuse et le ciel en camaïeu de gris. Sa mémoire est devenue volatile avec les années qui ont pris la douceur des vieux draps de coton usés. Elle oublie de plus en plus souvent le lait sur le feu, assise derrière sa fenêtre, les yeux rivés sur la plage déserte. Elle se laisse emporter par des bouts de rêves anciens, une chanson, un visage, un baiser. Elle sourit aux anges et remonte son châle sur ses épaules.
    Tiens, voilà le facteur ! Il ne s’arrêtera pas mais il lui fait un petit signe, de loin, avant de remonter dans sa camionnette jaune. Aucun autre humain ne passera dans la vie de Caraméline aujourd’hui mais la souffrance elle aussi s’est diluée dans le temps.
    Sa mémoire sautille brusquement et tourne en rond comme un disque rayé : on est quel jour ? Elle sourit car, au fond, elle s’en fout. Un jour en vaut bien un autre, et celui-ci aura sûrement de belles couleurs. Il suffit de le laisser monter comme le soleil qui a fait fondre les nuages et joue à s’éblouir sur les flaques de la terrasse.
    Aujourd’hui… c’est peut-être dimanche ?… Caraméline a envie de mettre sa jolie robe, celle qui… qui quoi ? Elle dodeline de la tête : encore une idée qui lui échappe. Et puisqu’on est jeudi…

    Bon week-end à tous, Christine

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