Sois poli avec l’IA…
Aujourd’hui, le tutoiement se généralise. On tutoie de plus en plus facilement, parfois dès la première rencontre. Il faut dire que dans certaines langues, le vouvoiement n’existe pas. Les habitudes changent, les cultures se mélangent.

Quand j’étais petit, on m’a appris qu’on ne tutoyait pas les gens qu’on ne connaissait pas. On disait « tu » à son père, à sa mère, à ses frères et sœurs, à ses copains. Mais au voisin, à la voisine, ou à un inconnu, on disait « vous ».
Et si quelqu’un se permettait de vous tutoyer sans vous connaître, on pouvait lui répondre : « On n’a pas gardé les vaches ensemble ! »
- Image générée par l’IA
Mais je me demande si, à force de tutoyer tout le monde, on ne finit pas par perdre quelque chose. J’y pense notamment depuis que l’intelligence artificielle est entrée dans notre vie. Quand on utilise régulièrement une IA, qu’on lui pose des questions, qu’on lui raconte ses souvenirs, qu’on travaille avec elle pendant des heures, on finit presque par avoir l’impression de correspondre avec quelqu’un.
On lui dit bonjour, on la remercie. Certains lui parlent même comme à une vieille connaissance. Pourtant, ce n’est pas une personne, ce n’est qu’un système informatique, aussi extraordinaire soit-il. Nous ne le connaissons pas et nous n’avons aucun lien affectif réel avec lui.
Alors, pourquoi la tutoyer ? Personnellement, je conseille de vouvoyer l’intelligence artificielle.
Pas pour lui faire plaisir, elle s’en moque complètement, mais pour conserver une habitude de politesse. Le vouvoiement a quelque chose que le tutoiement n’a pas : il maintient une certaine distance.
Je m’en suis aperçu dans ma vie professionnelle. Il m’est arrivé de tutoyer des employés avec lesquels je m’entendais particulièrement bien. C’était sympathique, chaleureux, presque amical. Mais avec le recul, je l’ai parfois regretté. À force de se tutoyer, la distance entre le patron et l’employé disparaissait. Certaines limites devenaient plus difficiles à faire respecter. Ce qui était au départ une marque de sympathie pouvait finir par compliquer les relations.
Le tutoiement, pour moi, c’est presque une manière de toucher l’autre. Comme si les mots permettaient de poser la main sur son épaule. Le vouvoiement, au contraire, laisse un espace entre les personnes. Une sorte de frontière invisible qu’on ne franchit pas sans y être invité.
C’est un peu comme lorsqu’on rencontre quelqu’un qui nous plaît. Au début, on se vouvoie. On se découvre, on s’observe, on cherche peut-être à se séduire. Puis, si la relation devient plus proche, le tutoiement arrive naturellement. Il marque alors quelque chose, une intimité nouvelle, une confiance réciproque.
Ce passage du « vous » au « tu » avait autrefois une signification, aujourd’hui, on brûle souvent cette étape. Si bien que je me demande si l’habitude de tutoyer une intelligence artificielle pendant des heures ne risque pas de modifier notre façon de nous adresser aux autres. À force de dire « tu » à une machine, ne finirons-nous pas par tutoyer spontanément le premier inconnu rencontré dans la rue ?
Tout le monde n’appréciera pas forcément. On peut trouver tout cela un peu vieux jeu, je le comprends. Je ne prétends pas non plus que le tutoiement soit une impolitesse en soi. Mais je reste attaché à cette petite règle de mon enfance : » On ne tutoie pas quelqu’un qu’on ne connaît pas. »
Alors, avec l’intelligence artificielle, je continue à dire « vous ». Je sais parfaitement qu’elle n’est pas quelqu’un. Mais ce n’est pas une raison pour perdre mes bonnes habitudes. Et puis, entre nous, je n’ai jamais gardé les vaches ou les cochons avec elle !
Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com (Illustration de Philippe Geluck)

