L’anormalité…
Excellente nouvelle ! Nous sommes en train de résoudre un problème qui dure depuis des siècles : les enfants ne se comportent pas comme les adultes le voudraient.
Ils courent, grimpent aux arbres, parlent trop, n’écoutent pas assez, oublient leurs affaires, rêvent en classe, regardent par la fenêtre, posent des questions qui n’ont rien à voir avec la leçon, inventent des histoires, font les pitres, se bagarrent, perdent leurs cahiers et parfois leur cartable.
Bref, ils se comportent comme des enfants.
Mais nous avons fait d’énormes progrès, nous pouvons mettre un nom sur presque tout.
Un enfant qui ne tient pas en place ? Peut-être un TDAH.
Un rêveur ? Une particularité cognitive.
Un bavard ? Un problème d’impulsivité.
Un gamin qui déteste recopier trois pages de son livre ? Un trouble de l’apprentissage.
Celui qui ne regarde pas son professeur dans les yeux ? À surveiller.
Et celui qui préfère construire une cabane plutôt que remplir une fiche d’exercices ? Voilà un cas intéressant !
À ce train-là, il ne restera bientôt plus qu’un seul enfant normal : celui qui reste sagement assis six heures par jour, écoute tout, comprend tout, n’oublie rien, ne conteste jamais, ne rêve pas, ne s’ennuie pas et répond exactement ce qu’on attend de lui.
Un enfant tellement parfait qu’il faudrait peut-être consulter pour savoir ce qui ne va pas chez lui.
Bien entendu, je plaisante. Mais à moitié.
Je sais parfaitement que les troubles du neurodéveloppement existent. Je suis moi-même très dyslexique. Je sais ce que cela signifie de passer son enfance à ne pas comprendre pourquoi les autres réussissent facilement ce qui vous paraît insurmontable.
Heureusement que ces troubles sont aujourd’hui mieux connus, mieux diagnostiqués et mieux accompagnés.
Mais il y a quelque chose qui me chiffonne.
À partir de quand une différence devient-elle une maladie ?
Quand j’étais à l’école primaire, il y avait de tout dans ma classe. Des rêveurs, des bagarreurs, des premiers de la classe, des cancres, des bavards, des silencieux. Un qui savait réparer son vélo, un autre qui dessinait très bien, un troisième qui connaissait tous les départements français mais ne savait pas lacer ses chaussures.
On était tous différents. Heureusement !
Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression qu’avant de demander à un enfant ce qu’il aime, ce qui l’intéresse, ce qui l’amuse, ce qu’il rêve de faire, on cherche d’abord à savoir ce qui ne fonctionne pas normalement chez lui.
Mais normalement par rapport à quoi ? À qui ?
Qui a décidé qu’un enfant devait rester immobile pendant des heures ? Qu’il devait apprendre au même rythme que les autres ? Penser de la même façon ? S’intéresser aux mêmes choses ?

À force de vouloir faire entrer tous les cerveaux dans le même moule, nous risquons de prendre la curiosité pour de l’agitation, l’imagination pour de la distraction, la fantaisie pour une anomalie et la désobéissance créative pour un trouble du comportement.
Je me demande même ce qu’on aurait diagnostiqué chez certains grands inventeurs, artistes ou écrivains s’ils avaient été enfants aujourd’hui.
Peut-être aurait-on commencé par leur demander de se tenir tranquilles.
Un jour, un professeur surprendra un gamin regardant les nuages par la fenêtre.
— Qu’est-ce que tu fais ? Tu n’écoutes pas ?
— Non, monsieur, je regardais les nuages. Il y en a un, on dirait un éléphant.
Souhaitons que ce professeur regarde lui aussi par la fenêtre, juste pour voir si le gamin a raison.
Je suis hors-n’homme. Un neuroatypique à dominance dyslexique atteint d’aphantasie : incapable de fabriquer des images mentales et de se représenter un lieu ou un visage. Mes facétieux neurones font des croche-pieds aux mots dans mon cerveau et mon orthographe trébuche souvent quand j’écris. Si vous remarquez une faute, merci de me la signaler : association.entre2lettre@gmail.com (Illustration de Philippe Geluck)


Et si tout bêtement nous prenions conscience que,
en décidant d’avoir des enfants, ça veut dire qu’il faudra s’en occuper, se poser, se prendre du temps pour eux et arrêter d’être exaspérés parce qu’ils sont là et qu’ils nous empêchent de faire ce que nous voudrions faire s’ils n’étaient pas là.
Sinon…. PITIÉ: « ne faisons pas d’enfants » !!!
De tout temps, être un enfant a été, me semble-t-il, une expérience difficile, sans doute plus encore dans les familles pauvres, contraintes de vivre au quotidien dans une logique de survie. Dans les familles plus aisées, d’autres contraintes pesaient sur les enfants : des règles éducatives souvent sévères, destinées à les faire entrer dans le moule social et à leur permettre d’y tenir honorablement leur place.
Aujourd’hui, l’enfant a des droits, mais a-t-il encore la liberté de rêver ? Sa planète est en danger, son avenir professionnel semble incertain, menacé par les bouleversements technologiques et l’essor de l’intelligence artificielle. Quant au monde virtuel, il lui offre un refuge qui, parfois, le détourne de la richesse du réel : de la nature, des autres et de cette présence au monde qui nourrit l’imaginaire et construit l’être.
Si nous avons eu la chance de rêver, et si nous appartenons à cette génération qui a peut-être connu, durant quelques décennies, une parenthèse de relative insouciance, alors nous pouvons regarder notre époque avec une certaine inquiétude. Une époque qui, au nom du progrès, de la sécurité ou de la performance, semble vouloir tout encadrer, tout prévoir, tout normaliser. Or, à force de vouloir protéger l’enfant et de préparer son avenir, ne risquons-nous pas de lui ôter ce dont il a le plus besoin : la liberté d’imaginer un monde différent et de croire qu’il pourra le façonner ?
Merci 🌻